On sait que le colonel décoré par Frédéric du surnom emphatique de Quintus Icilius était un Français d'origine, nommé Guichard, militaire énergique et tacticien savant, du reste grand pillard, comme tous les gens de son espèce, et courtisan dans la force du terme.
Nous ne dirons rien d'Algarotti, pour ne pas fatiguer le lecteur d'une galerie de personnages historiques. Il nous suffira d'indiquer les préoccupations des convives de Frédéric pendant son alibi, et nous avons déjà dit qu'au lieu de se sentir soulagés de la secrète gêne qui les opprimait, ils se trouvèrent plus mal à l'aise, et ne purent se dire un mot sans regarder cette porte entr'ouverte par laquelle était sorti le roi, et derrière laquelle il était peut-être occupé à les surveiller.
La Mettrie fit seul exception, et, remarquant que le service de la table était fort négligé en l'absence du roi: «Parbleu! s'écria-t-il, je trouve le maître de la maison fort mal appris de nous laisser ainsi manquer de serviteurs et de Champagne, et je m'en vais voir s'il est là dedans pour lui porter plainte.»
Il se leva, alla, sans crainte d'être indiscret jusque dans la chambre du roi, et revint en s'écriant:
«Personne! voilà qui est plaisant. Il est capable d'être monté et à cheval de faire faire une manœuvre aux flambeaux pour activer sa digestion. Le drôle de corps!
—C'est vous qui êtes un drôle de corps! dit Quintus Icilius, qui ne pouvait pas s'habituer aux manières étranges de La Mettrie.
—Ainsi le roi est sorti? dit Voltaire en commençant à respirer plus librement.
—Oui, le roi est sorti, dit le baron de Poelnitz en entrant. Je viens de le rencontrer dans une arrière-cour avec un page pour toute escorte. Il avait revêtu son grand incognito et endossé son habit couleur de muraille: aussi ne l'ai-je pas reconnu du tout.»
Il nous faut bien dire un mot de ce troisième chambellan qui vient d'entrer, autrement le lecteur ne comprendrait pas qu'un autre que La Mettrie osât s'exprimer aussi lestement sur le compte du maître. Poelnitz, dont l'âge était aussi problématique que le traitement et les fonctions, était ce baron prussien, ce roué de la Régence, qui brilla dans sa jeunesse à la cour de madame Palatine, mère du duc d'Orléans, ce joueur effréné dont le roi de Prusse ne voulait plus payer les dettes, grand aventurier, libertin cynique, très-espion, un peu escroc, courtisan effronté, nourri, enchaîné, méprise, raillé, et fort mal salarié par son maître, qui pourtant ne pouvait se passer de lui, parce qu'un monarque absolu a toujours besoin d'avoir sous la main un homme capable de faire les plus mauvaises choses, tout en y trouvant le dédommagement de ses humiliations et la nécessité de son existence. Poelnitz était en outre, à cette époque, le directeur des théâtres de Sa Majesté, une sorte d'intendant suprême de ses menus plaisirs. On l'appelait déjà le vieux Poelnitz, et on l'appela encore ainsi trente ans plus tard. C'était le courtisan éternel. Il avait été page du dernier roi. Il joignait aux vices raffinés de la régence la grossièreté cynique de la tabagie du Gros-Guillaume et l'impertinente raideur du règne bel esprit et militaire de Frédéric le Grand. Sa faveur auprès de ce dernier étant un état chronique de disgrâce, il se souciait peu de la perdre; et d'ailleurs, faisant toujours le rôle d'agent provocateur, il ne craignait réellement les mauvais offices de personne auprès du maître qui l'employait.
«Pardieu! mon cher baron, s'écria La Mettrie, vous auriez bien dû suivre le roi pour venir nous raconter ensuite son aventure. Nous l'aurions fait damner à son retour en lui disant comme quoi, sans quitter la table, nous avions vu ses faits et gestes.