«Prenons ce que Dieu nous envoie!» dit Schwartz en soupirant.

Et il se résigna à compter toutes les semaines avec la Porporina. Elle ne le contraria point sur l'emploi des premiers fonds: mais elle régla l'avenir de manière à ne payer chaque objet que le double de sa valeur, procédé qui parut bien mesquin à madame Schwartz, mais qui ne l'empêcha pas de recevoir son salaire et de le gagner tant bien que mal.

XIX.

Pour quiconque s'est attaché à la lecture des histoires de prisonniers, la simplicité de cette cachette échappant toutefois à l'avide examen des gardiens intéressés à la découvrir ne paraîtra point un fait miraculeux. Le petit secret de Consuelo ne fut pas découvert, et lorsqu'elle regarda ses trésors en rentrant de la promenade, elle les retrouva intacts. Son premier soin fut de placer son matelas devant la fenêtre dès que la nuit fut venue, d'allumer sa petite bougie, et de se mettre à écrire. Nous la laisserons parler elle-même; car nous sommes possesseur de ce manuscrit, qui est demeuré longtemps après sa mort dans les mains du chanoine ***. Nous le traduisons de l'italien.

JOURNAL DE CONSUELO,

DITE PORPORINA.

Prisonnière à Spandaw, avril 175*.

Le 2.—«Je n'ai jamais écrit que de la musique, et quoique je puisse parler facilement plusieurs langues, j'ignore si je saurais m'exprimer d'un style correct dans aucune. Il ne m'a jamais semblé que je dusse peindre ce qui occuperait mon cœur et ma vie dans une autre langue que celle de l'art divin que je professe. Des mots, des phrases, cela me paraissait si froid au prix de ce que je pouvais exprimer avec le chant! Je compterais les lettres, ou plutôt les billets que j'ai tracés à la hâte, et sans savoir comment, dans les trois ou quatre circonstances les plus décisives de ma vie. C'est donc la première fois, depuis que j'existe, que je sens le besoin de retracer par des paroles ce que j'éprouve et ce qui m'arrive. C'est même un grand plaisir pour moi de l'essayer. Illustre et vénéré Porpora, aimable et cher Haydn, excellent et respectable chanoine ***, vous, mes seuls amis, et peut-être vous aussi, noble et infortuné baron de Trenck, c'est à vous que je songe en écrivant; c'est à vous que je raconte mes revers et mes épreuves. Il me semble que je vous parle, que je suis avec vous, et que dans ma triste solitude j'échappe au néant de la mort en vous initiant au secret de ma vie. Peut-être mourrai-je ici d'ennui et de misère, quoique jusqu'à présent ma santé ni mon courage ne soient sensiblement altérés. Mais j'ignore les maux que me réserve l'avenir, et si j'y succombe, du moins une trace de moi et une peinture de mon agonie resteront dans vos mains: ce sera l'héritage de quelque prisonnier qui me succédera dans cette cellule, et qui retrouvera la cachette de la muraille où j'ai trouvé moi-même le papier et le crayon qui me servent à vous écrire. Oh! maintenant, je remercie ma mère de m'avoir fait apprendre à écrire, elle qui ne le savait pas! Oui, c'est un grand soulagement que d'écrire en prison. Mon triste chant ne perçait pas l'épaisseur de ces murailles et ne pouvait aller jusqu'à vous. Mon écriture vous parviendra un jour... et qui sait si je ne trouverai pas un moyen de vous l'envoyer bientôt? J'ai toujours compté sur la Providence.

Le 3.—«J'écrirai brièvement et sans m'arrêter à de longues réflexions. Cette petite provision de papier, fin comme de la soie, ne sera pas éternelle, et ma captivité le sera peut-être. Je vous dirai quelques mots chaque soir avant de m'endormir. Je veux aussi ménager ma bougie. Je ne puis écrire le jour, je risquerais d'être surprise. Je ne vous raconterai pas pourquoi j'ai été envoyée ici: je ne le sais pas, et, en tâchant de le deviner avec vous, je compromettrais peut-être des personnes qui ne m'ont pourtant rien confié. Je ne me plaindrai pas non plus des auteurs de mon infortune. Il me semble que si je me laissais aller au reproche et au ressentiment, je perdrais la force qui me soutient. Je ne veux penser ici qu'à ceux que j'aime, et à celui que j'ai aimé.