«Quel est donc cet ami qui sait, qui voit, qui entend tout ce que je fais et tout ce que je dis? Je m'y perds. Il est donc invisible? Tout cela me paraît si merveilleux que je m'en amuse sérieusement. Il me semble que, comme dans mon enfance, je vis au milieu d'un conte de fées, et que mon rouge-gorge va parler tout d'un coup. Mais s'il est vrai de dire de ce charmant petit lutin qu'il ne lui manque que la parole, il n'est que trop certain qu'elle lui manque absolument, ou que je ne puis comprendre son langage. Le voilà tout à fait habitué à moi. Il entre dans ma chambre, il en sort, il y revient, il est chez lui. Je remue, je marche, il ne s'enfuit plus qu'à la portée du bras, et il revient aussitôt. S'il aimait beaucoup le pain, il m'aimerait davantage, car je ne puis me faire illusion sur la cause de son attachement pour moi. C'est la faim, et un peu aussi le besoin et le désir de se réchauffer à mon poêle. Si je peux réussir à attraper une mouche (elles sont encore si rares!), je suis certaine qu'il viendra la prendre dans mes doigts; car déjà il examine de très-près les morceaux que je lui présente, et si la tentation était plus forte, il mettrait de côté toute cérémonie. Je me souviens maintenant d'avoir entendu dire à Albert qu'il ne fallait, pour apprivoiser les animaux les plus craintifs, pour peu qu'ils eussent une étincelle d'intelligence, que quelques heures d'une patience à toute épreuve. Il avait rencontré une zingara, prétendue sorcière, qui ne restait pas un jour entier dans un même coin de la forêt, sans que quelques oiseaux vinssent se poser sur elle. Elle passait pour avoir un charme, et elle prétendait recevoir d'eux, comme Apollonius de Tyane, dont Albert m'a raconté aussi l'histoire, des révélations sur les choses cachées. Albert assurait que tout son secret c'était la patience avec laquelle elle avait étudié les instincts de ces petites créatures, outre une certaine affinité de caractère qui se rencontre souvent entre des êtres de notre espèce et des êtres d'une espèce particulière. A Venise, on élève beaucoup d'oiseaux, on en a la passion, et je la conçois maintenant. C'est que cette belle ville, séparée de la terre, a quelque chose d'une prison. On y excelle dans l'éducation des rossignols. Les pigeons, protégés par une loi spéciale, et presque vénérés par la population, y vivent librement sur les vieux édifices, et sont si familiers que, dans les rues et sur les places, il faut se déranger pour ne pas les écraser en marchant. Les goëlands du port se posent sur les bras des matelots. Aussi il y a à Venise des oiseleurs fameux. J'ai été fort liée, quand j'étais moi-même un enfant, avec un enfant du peuple qui faisait ce trafic, et à qui il suffisait de confier une heure l'oiseau le plus farouche pour qu'il vous le rendît aussi apprivoisé que s'il eût été élevé dans la domesticité. Je m'amuse à répéter ces expériences sur mon rouge-gorge, et le voilà qui se familiarise de minute en minute. Quand je suis dehors, il me suit, il m'appelle; quand je me mets à ma fenêtre, il accourt et vient à moi. M'aimerait-il? pourrait-il m'aimer? Moi, je sens que je l'aime; mais lui, il me connaît et ne me craint pas, voilà tout. L'enfant au berceau n'aime pas autrement sa nourrice, sans doute. Un enfant! quelle tendresse cela doit inspirer! Hélas! je crois qu'on n'aime, passionnément que ce qui ne peut guère nous le rendre. L'ingratitude et le dévouement, ou tout au moins l'indifférence et la passion, c'est là l'éternel hyménée des êtres. Anzoleto, tu ne m'a pas aimée... Et toi, Albert, qui m'aimais tant, je t'ai laissé mourir... Me voilà réduite à aimer un rouge-gorge! et je me plaindrais de n'avoir pas mérité mon sort! Vous croyez peut-être, mes amis, que j'ose plaisanter sur un pareil sujet! Non. Ma tête s'égare peut-être dans la solitude; mon cœur, privé d'affections, se consume, et ce papier est trempé de mes larmes.

«Je m'étais promis de ne pas le gaspiller, ce précieux papier; et voilà que je le couvre de puérilités. J'y trouve un grand soulagement, et ne puis m'en défendre. Il a plu toute la journée. Je n'ai pas revu Gottlieb; je ne me suis pas promenée. J'ai été occupée du rouge-gorge tout ce temps, et cet enfantillage a fini par m'attrister étrangement. Quand l'oiseau espiègle et inconstant a cherché à me quitter en becquetant la vitre, je lui ai cédé. J'ai ouvert la fenêtre par un sentiment de respect pour la sainte liberté que les hommes ne craignent pas de ravir à leurs semblables: mais j'ai été blessée de cet abandon momentané, comme si cette bête me devait quelque chose pour tant de soins et d'amour. Je crois bien que je deviens folle, et qu'avant peu je comprendrai parfaitement les divagations de Gottlieb.»

Le 9.—«Qu'ai-je appris? ou plutôt qu'ai-je cru apprendre? car je ne sais rien encore; mais mon imagination travaille énormément.

«D'abord j'ai découvert l'auteur des billets mystérieux. C'est le dernier que j'eusse imaginé. Mais ce n'est déjà plus de cela que je songe à m'émerveiller. N'importe, je vous raconterai toute cette journée.

«Dès le matin, j'ai ouvert ma petite fenêtre composée d'un seul carreau de vitre assez grand, assez clair, grâce à la propreté avec laquelle je l'essuie pour ne rien perdre du peu de jour qui m'arrive et que me dispute le vilain grillage. Même le lierre menace de m'envahir et de me plonger dans l'obscurité; mais je n'ose encore en arracher une seule feuille; ce lierre vit, il est libre dans sa nature d'existence. Le contrarier, le mutiler! Il faudra pourtant bien s'y résoudre. Il ressent l'influence du mois d'avril; il se hâte de grandir, il s'étend, il s'accroche de tous côtés; il a ses racines scellées dans la pierre; mais il monte, il cherche l'air et le soleil. La pauvre pensée humaine en fait autant. Je comprends maintenant qu'il y ait eu jadis des plantes sacrées... des oiseaux sacrés... Le rouge-gorge est venu aussitôt, et il s'est posé sur mon épaule sans plus de façon; puis il s'est mis selon sa coutume, à regarder tout, à toucher à tout; pauvre être! il y a si peu de chose ici pour l'amuser! Et pourtant il est libre, il peut habiter les champs, et il préfère la prison, son vieux lierre et ma triste cellule. M'aimerait-il? non. Il a chaud dans ma chambre, et il prend goût à mes miettes de pain. Je suis effrayée maintenant de l'avoir si bien apprivoisé. S'il allait entrer dans la cuisine de Schwartz et devenir la proie de son vilain chat! Ma sollicitude lui causerait cette mort affreuse... Être déchiré, dévoré par une bête féroce! Et que faisons-nous donc, nous autres faibles humains, cœurs sans détours et sans défense, sinon d'être torturés et détruits par des êtres sans pitié qui nous font sentir en nous tuant lentement, leurs griffes et leur dent cruelle!

«Le soleil s'est levé clair, et ma cellule était presque couleur de rose, comme autrefois ma chambre de la corte-Minelli quand le soleil de Venise... mais il ne faut pas penser à ce soleil-là; il ne se lèvera plus sur ma tête. Puissiez-vous, ô mes amis, saluer pour moi la riante Italie, et les cieux immenses, et il firmamento lucido... que je ne reverrai sans doute plus.

«J'ai demandé à sortir; on me l'a permis quoique ce fût de meilleure heure que de coutume: j'appelle cela sortir! Une plate-forme de trente pieds de long, bordée d'un marécage et encaissée entre de hautes murailles! Pourtant ce lieu n'est pas sans beauté, du moins je me le figure à présent que je l'ai contemplé sous tous les aspects. La nuit, il est beau à force d'être triste. Je suis sûre qu'il y a ici bien des gens innocents comme moi et beaucoup plus mal partagés; des cachots d'où l'on ne sort jamais; où jamais le jour ne pénètre; que la lune même, l'amie des cœurs désolés, ne visite point. Ah! j'aurais tort de murmurer. Mon Dieu! si j'avais une part de puissance sur la terre, je voudrais faire des heureux!...

«Gottlieb est accouru vers moi clopin-clopant, et souriant autant que sa bouche pétrifiée peut sourire. On ne l'a pas troublé, on l'a laissé seul avec moi; et tout à coup, miracle! Gottlieb s'est mis à parler presque comme un être raisonnable.

«—Je ne t'ai pas écrit cette nuit, m'a-t-il dit, et tu n'as pas trouvé de billet sur ta fenêtre. C'est que je ne t'avais pas vue hier, et que tu ne m'avais rien commandé.

«—Que dis-tu! Gottlieb, c'était toi qui m'écrivais?