«Poelnitz répondit sans se troubler:
«Mille diables, monsieur le marquis, quand le roi nous dit que vous êtes chez mademoiselle Cochois, cela ne nous scandalise point. Pourquoi vous scandalisez-vous de ce qu'il est chez mademoiselle Porporina?
—Cela devrait vous édifier, au contraire, dit Algarotti; et si cela est vrai, je l'irai dire à Rome.
—Et Sa Sainteté, qui est un peu gausseuse, ajouta Voltaire, dira de fort jolies choses là-dessus.
—Sur quoi Sa Sainteté gaussera-t-elle? demanda le roi en paraissant brusquement sur le seuil de la salle à manger.
—Sur les amours de Frédéric le Grand avec la Porporina de Venise, répondit effrontément La Mettrie.»
Le roi pâlit, et lança un regard terrible sur ses convives, qui tous pâlirent plus ou moins, excepté La Mettrie.
«Que voulez-vous, dit celui-ci tranquillement; M. de Saint-Germain avait prédit, ce soir, à l'Opéra, qu'à l'heure où Saturne passerait entre Régulus et la Vierge. Sa Majesté suivie d'un page...
—Décidément, qu'est-ce que ce comte de Saint-Germain?» dit le roi en s'asseyant avec la plus grande tranquillité, et en tendant son verre à La Mettrie, pour qu'il le lui remplit de champagne.
On parla du comte de Saint-Germain; et l'orage fut ainsi détourné sans explosion. Au premier choc, l'impertinence de Poelnitz, qui l'avait trahi, et l'audace de La Mettrie, qui osait le lui dire, avaient transporté le roi de colère; mais, pendant le temps que La Mettrie disait trois paroles, Frédéric s'était rappelé qu'il avait recommandé à Poelnitz de bavarder sur certain chapitre, et de faire bavarder les autres, à la première occasion. Il était donc rentré en lui-même avec cette facilité et cette liberté d'esprit qu'il possédait au plus haut degré, et il ne fut pas plus question de sa promenade nocturne que si elle n'eut été remarquée de personne. La Mettrie eût bien osé revenir à la charge s'il y eût songé; mais la légèreté de son esprit suivit la nouvelle route que Frédéric lui ouvrait; et c'est ainsi que Frédéric dominait souvent La Mettrie lui-même. Il le traitait comme un enfant que l'on voit prêt à briser une glace ou à sauter par une fenêtre, et à qui l'on montre un jouet pour le distraire et le détourner de sa fantaisie. Chacun fit son commentaire sur le fameux comte de Saint-Germain; chacun raconta son anecdote. Poelnitz prétendit l'avoir vu en France, il y avait vingt ans. Et je l'ai revu ce matin, ajouta-t-il, aussi peu vieilli que si je l'avais quitté d'hier. Je me souviens qu'un soir, en France, entendant parler de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il s'écria, de la façon la plus plaisante et avec un sérieux incroyable: «Je lui avais bien dit qu'il finirait par se faire un mauvais parti chez ces méchants Juifs. Je lui ai même prédit à peu près tout ce qui lui est arrivé; mais il ne m'écoutait pas: son zèle lui faisait mépriser tous les dangers. Aussi sa fin tragique m'a fait une peine dont je ne me consolerai jamais, et je n'y puis songer sans répandre des larmes.» En disant cela, ce diable de comte pleurait tout de bon; et peu s'en fallait qu'il ne nous fit pleurer aussi.