—Va donc lui offrir tes services, Karl. Cours, laisse-moi.

—Comment donc faire? il les a refusés, en me commandant de ne m'occuper que de vous.

—Hé bien, occupe-toi de toi-même, mon ami, et fais de bons rêves sur ta liberté.»

Consuelo se coucha aux premières lueurs du matin; et lorsqu'elle fut relevée et habillée, sa montre marqua deux heures. La journée paraissait claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes; mais dans l'une et l'autre pièce elle les trouva fermées par un secret, comme celles de la chaise de poste où elle avait voyagé. Elle essaya de sortir; les portes étaient verrouillées en dehors. Elle revint à la fenêtre, et distingua les premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonçait le voisinage d'une ville ou d'une route fréquentée. Le silence était complet dans la maison; au dehors il n'était troublé que par le bourdonnement des insectes, le roucoulement des pigeons sur le toit, et de temps en temps par le cri plaintif d'une roue de brouette dans les allées où son regard ne pouvait plonger. Elle écouta machinalement ces bruits agréables à son oreille, si longtemps privée des échos de la vie rustique. Consuelo était encore prisonnière, et tous les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation lui donnaient bien quelque inquiétude. Mais elle se fût résignée pour quelque temps à une captivité dont l'aspect était si peu farouche, et l'amour du chevalier ne lui causait pas la même horreur que celui de Mayer.

Quoique le fidèle Karl lui eût recommandé de sonner aussitôt qu'elle serait levée, elle ne voulut pas le déranger jugeant qu'il avait besoin d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de réveiller son autre compagnon de voyage, dont la fatigue devait être excessive. Elle passa dans la pièce attenante à sa chambre, et à la place du repas de la veille, qui avait été enlevé sans qu'elle s'en aperçût, elle trouva la table chargée de livres et des objets nécessaires pour écrire.

Les livres la tentèrent peu; elle était trop agitée pour en faire usage, et comme au milieu de ses perplexités elle trouvait un irrésistible plaisir à se retracer les événements de la nuit précédente, elle ne fit aucun effort pour s'en distraire. Peu à peu l'idée lui vint, puisqu'elle était toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle écrivit pour préambule cette page sur une feuille volante.

«Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le récit de mes bizares aventures. Habituée à te parler avec l'expansion qu'inspire la conformité des âges et le rapport des idées, je pourrai te confier des émotions que mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute plus sévèrement que toi. Ce début te fera deviner que je ne me sens pas exempte de torts; j'en ai à mes propres yeux, bien que j'en ignore jusqu'à présent la portée et les conséquences.

«Joseph, avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui, en vérité, ne me paraît presque plus rien au prix de ce qui m'occupe maintenant), il faut que je te dise... comment te le dirais-je?... je ne le sais pas moi-même. Est-ce un rêve que j'ai fait? Je sens pourtant que ma tête brûle et que mon cœur tressaille, comme s'il voulait s'élancer hors de moi et se perdre dans une autre âme... Tiens, je te le dirai tout simplement, car tout est dans ce mot, mon cher ami, mon bon camarade, j'aime!

«J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison: l'amour n'est-il pas une folie sérieuse? Écoute, Joseph, et ne doute pas de mon bonheur qui surpasse toutes les illusions de mon premier amour de Venise, un bonheur si enivrant qu'il m'empêche de sentir la honte de l'avoir si vite et si follement accepté, la crainte d'avoir mal placé mon affection, celle même de ne pas être payée de retour... Oh! c'est que je suis aimée, je le sens si bien!... Sois certain que je ne me trompe pas, et que j'aime, cette fois, véritablement, oserai-je dire éperdument? Pourquoi non? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dépend pas de nous de rallumer dans notre sein, comme nous allumerions un flambeau sur l'autel. Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom qu'en tremblant!) n'avaient pas réussi à faire éclore cette flamme ardente et sacrée; depuis que je l'ai perdu, j'ai aimé son souvenir plus que je n'avais aimé sa personne. Qui sait de quelle manière je pourrais l'aimer, s'il m'était rendu?...»