—Tais-toi, Panurge, répondit Frédéric. Ton Saint-Germain est jugé maintenant. C'est un imposteur et un impudent que je vais faire surveiller d'importance, car nous savons qu'avec ce beau secret-là on emporte plus d'argent d'un pays qu'on n'y en laisse. Eh! Messieurs, ne vous souvient-il déjà plus du grand nécromant Cagliostro, que j'ai fait chasser de Berlin, à bon escient, il n'y a pas plus de six mois?

—Et qui m'a emporté cent écus, dit La Mettrie; que le diable les lui reprenne!

—Et qui les aurait emportés à Poelnitz, s'il les avait eus, dit d'Argens.

—Vous l'avez fait chasser, dit La Mettrie à Frédéric, et il vous a joué un bon tour, pas moins!

—Lequel?

—Ah! vous ne le savez pas! Eh bien, je vais vous régaler d'une histoire.

—Le premier mérite d'une histoire est d'être courte, observa le roi.

—La mienne n'a que deux mots. Le jour où Votre Majesté pantagruélique ordonna au Sublime Cagliostro de remballer ses alambics, ses spectres et ses démons, il est de notoriété publique qu'il sortit en personne dans sa voiture, à midi sonnant, par toutes les portes de Berlin à la fois. Oh! cela est attesté par plus de vingt mille personnes. Les gardiens de toutes les portes l'ont vu, avec le même chapeau, la même perruque, la même voiture, le même bagage, le même attelage; et jamais vous ne leur ôterez de l'esprit qu'il y a eu, ce jour-là, cinq ou six Cagliostro sur pied.»

Tout le monde trouva l'histoire plaisante. Frédéric seul n'en rit pas. Il prenait au sérieux les progrès de sa chère raison, et la superstition, qui donnait tant d'esprit et de gaîté à Voltaire, ne lui causait qu'indignation et dépit.

«Voilà le peuple, s'écria-t-il en haussant les épaules; ah! Voltaire, voilà le peuple! et cela dans le temps que vous vivez, et que vous secouez sur le monde la vive lumière de votre flambeau! On vous a banni, persécuté, combattu de toutes manières, et Cagliostro n'a qu'à se montrer pour fasciner des populations! Peu s'en faut qu'on ne le porte en triomphe!