En d'autres circonstances, Consuelo se fût peut-être dit que ce cérémonial lugubre n'était qu'un jeu, une de ces épreuves dont elle avait entendu parler à Berlin à propos des loges de francs-maçons. Mais outre que les francs-maçons ne s'érigeaient pas en tribunal, et ne s'attribuaient pas le droit de faire comparaître dans leurs assemblées secrètes des personnes non initiées, elle était disposée, par tout ce qui avait précédé cette scène, à la trouver sérieuse, effrayante même. Elle s'aperçut qu'elle tremblait visiblement, et sans les cinq minutes d'un profond silence où se tint l'assemblée, elle n'eût pas eu la force de se remettre et de se préparer à répondre.

Enfin, le huitième juge se leva et fit signe aux deux introducteurs, qui se tenaient, l'épée à la main, à la droite et à la gauche de Consuelo, de l'amener jusqu'au pied du tribunal, où elle resta debout, dans une attitude de calme et de courage un peu affectés.

«Qui êtes-vous, et que demandez-vous?» dit l'homme noir sans se lever.

Consuelo demeura quelques instants interdite; enfin elle prit courage et répondit:

«Je suis Consuelo, cantatrice de profession, dite la Zingarella et la Porporina.

—N'as-tu point d'autre nom?» reprit l'interrogateur.

Consuelo hésita, puis elle dit:

«J'en pourrais revendiquer un autre; mais je me suis engagée sur l'honneur à ne jamais le faire.

—Espères-tu donc cacher quelque chose à ce tribunal? Te crois-tu devant des juges vulgaires, élus pour juger de vulgaires intérêts, au nom d'une loi grossière et aveugle? Que viens-tu faire ici, si tu prétends nous abuser par de vaines défaites? Nomme-toi, fais-toi connaître pour ce que tu es, ou retire-toi.

—Vous qui savez qui je suis, vous savez sans doute également que mon silence est un devoir, et vous m'encouragerez à y persister.»