XXXIV.
«Informée minutieusement, par les soins de Marcus, de tout ce qui se passait au château des Géants, je n'eus pas plus tôt appris la résolution que l'on avait prise de faire voyager Albert, et la direction qu'il devait suivre, que je courus me mettre sur son passage. Ce fut l'époque de ces voyages dont je vous parlais tout à l'heure, et dans plusieurs desquels Marcus m'accompagna. Le gouverneur et les domestiques qu'on avait donnés à Albert ne m'avaient point connue; je ne craignais donc point leurs regards. J'étais si impatiente de voir mon fils, que j'eus bien de la peine à m'en abstenir, en voyageant derrière lui à quelques heures de distance, et à gagner ainsi Venise, où il devait faire sa première station. Mais j'étais résolue à ne point me montrer à lui sans une espèce de solennité mystérieuse; car mon but n'était pas seulement l'ardent instinct maternel qui me poussait dans ses bras, j'avais un dessein plus sérieux, un devoir plus maternel encore à remplir; je voulais arracher Albert aux superstitions étroites dans lesquelles on avait essayé de l'enlacer. Je devais m'emparer de son imagination, de sa confiance, de son esprit, de son âme tout entière. Je le croyais fervent catholique, et à cette époque il l'était en apparence. Il suivait régulièrement toutes les pratiques extérieures du culte romain. Les personnes qui avaient informé Marcus de ces détails ignoraient le fond du cœur d'Albert. Son père et sa tante ne le connaissaient guère davantage. Ils ne trouvaient à lui reprocher qu'un rigorisme farouche, une manière trop naïve et trop ardente d'interpréter l'Évangile. Ils ne comprenaient pas que, dans sa logique rigide, et dans sa loyale candeur, mon noble enfant, obstiné à la pratique du vrai christianisme, était déjà un hérétique passionné, incorrigible. J'étais un peu effrayée de ce gouverneur jésuite qu'on avait attaché à ses pas; je craignais de ne pouvoir l'approcher sans être observée et contrariée par un Argus fanatique. Mais je sus bientôt que l'indigne abbé *** ne s'occupait pas même de sa santé, et qu'Albert, négligé aussi par des valets auxquels il lui répugnait de commander, vivait à peu près seul et livré à lui-même dans toutes les villes où il faisait quelque séjour. J'observais avec anxiété tous ses mouvements. Logée à Venise dans le même hôtel que lui, je le rencontrai enfin seul et rêveur dans les escaliers, dans les galeries, sur les quais. Oh! vous pouvez bien deviner comme mon cœur battit à sa vue, comme mes entrailles s'émurent, et quels torrents de larmes s'échappèrent de mes yeux consternés et ravis! Il me semblait si beau, si noble, et si triste, hélas! cet unique objet permis à mon amour sur la terre! je le suivis avec précaution. La nuit approchait. Il entra dans l'église de Saints-Jean-et-Paul, une austère basilique remplie de tombeaux que vous connaissez bien sans doute. Albert s'agenouilla dans un coin; je m'y glissai avec lui: je me cachai derrière une tombe. L'église était déserte; l'obscurité devenait à chaque instant plus profonde. Albert était immobile comme une statue. Cependant il paraissait plongé dans la rêverie plutôt que dans la prière. La lampe du sanctuaire éclairait faiblement ses traits. Il était si pâle! j'en fus effrayée. Son œil fixe, ses lèvres entr'ouvertes, je ne sais quoi de désespéré dans son attitude et dans sa physionomie, me brisèrent le cœur; je tremblais comme la flamme vacillante de la lampe. Il me semblait que si je me révélais à lui en cet instant, il allait tomber anéanti. Je me rappelai tout ce que Marcus m'avait dit de sa susceptibilité nerveuse et du danger des brusques émotions sur une organisation aussi impressionnable. Je sortis pour ne pas céder aux élans de mon amour. J'allai l'attendre sous le portique. J'avais jeté sur mes vêtements, d'ailleurs fort simples et fort sombres, une mante brune dont le capuchon cachait mon visage et me donnait l'aspect d'une femme du peuple de ce pays. Lorsqu'il sortit, je fis involontairement un pas vers lui; il s'arrêta, et, me prenant pour une mendiante, il prit au hasard une pièce d'or dans sa poche, et me la présenta. Oh! avec quel orgueil et quelle reconnaissance je reçus cette aumône! Tenez, Consuelo, c'est un sequin de Venise; je l'ai fait percer pour y passer une chaîne, et je le porte toujours sur mon sein comme un bijou précieux, comme une relique. Il ne m'a jamais quittée depuis ce jour-là, ce gage que la main de mon enfant avait sanctifié. Je ne fus pas maîtresse de mon transport; je saisis cette main chérie, et je la portai à mes lèvres. Il la retira avec une sorte d'effroi; elle était trempée de mes pleurs.
«—Que faites-vous, femme? me dit-il d'une voix dont le timbre pur et sonore retentit jusqu'au fond de mes os. Pourquoi me bénissez-vous ainsi pour un si faible don? Sans doute vous êtes bien malheureuse, et je vous ai donné trop peu. Que vous faut-il pour ne plus souffrir? Parlez. Je veux vous consoler; j'espère que je le pourrai.»
«Et il prit dans ses mains, sans le regarder, tout l'or qu'il avait sur lui.
«—Tu m'as assez donné, bon jeune homme, lui répondis-je; je suis satisfaite.
«—Mais pourquoi pleurez-vous, me dit-il, frappé des sanglots qui étouffaient ma voix: vous avez donc quelque chagrin auquel ma richesse ne peut remédier?
«—Non, repris-je, je pleure d'attendrissement et de joie.
«—De joie! Il y a donc des larmes de joie? et de telles larmes pour une pièce d'or! Ô misère humaine! Femme, prends tout le reste, je t'en prie; mais ne pleure pas de joie. Songe à tes frères les pauvres, si nombreux, si avilis, si misérables, et que je ne puis pas soulager tous!»
«Il s'éloigna en soupirant. Je n'osai pas le suivre, de peur de me trahir. Il avait laissé son or sur le pavé, en me le tendant avec une sorte de hâte de s'en débarrasser. Je le ramassai, et j'allai le mettre dans le tronc aux aumônes, afin de satisfaire la noble charité de mon fils. Le lendemain, je l'épiai encore, et je le vis entrer à Saint-Marc; j'avais résolu d'être plus forte et plus calme, je le fus. Nous étions encore seuls, dans la demi-obscurité de l'église. Il rêva encore longtemps, et tout à coup je l'entendis murmurer d'une voix profonde en se relevant: