«La douleur de notre séparation lui fut d'abord moins cruelle qu'à moi. Il ne comprit pas ce qui se passait; il sembla ne pas y croire. Mais quand il fut rentré sous ce toit funeste où l'air semble être un poison pour la poitrine ardente des descendants de Ziska, il reçut une commotion terrible dans tout son être; il courut s'enfermer dans la chambre que j'avais habitée; il m'y appela, et, ne m'y voyant pas reparaître, il se persuada que j'étais morte une seconde fois, et que je ne lui serais plus rendue dans le cours de sa vie présente. Du moins, c'est ainsi qu'il m'a expliqué depuis ce qui se passa en lui à cette heure fatale où sa raison et sa foi furent ébranlées pour des années entières. Il regarda longtemps mon portrait. Un portrait ne ressemble jamais qu'imparfaitement, et ce sentiment particulier que l'artiste a eu de nous, est toujours si au-dessus de celui que conçoivent et conservent les êtres dont nous sommes ardemment aimés, qu'aucune ressemblance ne peut les satisfaire; elle les afflige même et les indigne parfois. Albert, en comparant cette représentation de ma jeunesse et de ma beauté passée, ne retrouva pas sa vieille mère chérie, ses cheveux gris qui lui semblaient plus augustes, et cette pâleur flétrie qui parlait à son cœur. Il s'éloigna du portrait avec terreur et reparut devant ses parents, sombre, taciturne, consterné. Il alla visiter ma tombe; il y fut saisi de vertige et d'épouvante. L'idée de la mort lui parut monstrueuse; et cependant, pour le consoler, son père lui dit que j'étais là, qu'il fallait s'y agenouiller et prier pour le repos de mon âme.

«—Le repos! s'écria Albert hors de lui, le repos de l'âme! non, l'âme de ma mère n'est pas faite pour un pareil néant, non plus que la mienne. Ni ma mère ni moi ne voulons nous reposer dans une tombe. Jamais, jamais! cette caverne catholique, ces sépulcres scellés, cet abandon de la vie, ce divorce entre le ciel et la terre, entre le corps et l'âme, me font horreur!»

«C'est par de pareils discours qu'Albert commença à répandre l'effroi dans l'âme simple et timide de son père. On rapporta ses paroles au chapelain, pour qu'il essayât de les expliquer. Cet homme borné n'y vit qu'un cri arraché par le sentiment de ma damnation éternelle. La crainte superstitieuse qui se répandit dans les esprits autour d'Albert, les efforts de sa famille pour le ramener à la soumission catholique, réussirent bientôt à le torturer, et son exaltation prit tout à fait le caractère maladif que vous lui avez vu. Ses idées se confondirent: à force de voir et de toucher les preuves de ma mort, il oublia qu'il m'avait connue vivante, et je ne lui semblai plus qu'un spectre fugitif toujours prêt à l'abandonner. Sa fantaisie évoqua ce spectre et ne lui prêta plus que des discours incohérents, des cris douloureux, des menaces sinistres. Quand le calme lui revenait, sa raison restait comme voilée sous un nuage. Il avait perdu la mémoire des choses récentes; il se persuadait avoir fait un rêve de huit années auprès moi, ou plutôt ces huit années de bonheur, d'activité, de force, lui apparaissaient comme le songe d'une heure.

«Ne recevant aucune lettre de lui, j'allais courir vers lui: Marcus me retint. La poste, disait-il, interceptait nos lettres, ou la famille de Rudolstadt les supprimait. Il recevait toujours, par son fidèle correspondant, des nouvelles de Riesenburg; mon fils passait pour calme, bien portant, heureux dans sa famille. Vous savez quels soins on prenait pour cacher sa situation, et on les prit avec succès durant les premiers temps.

«Dans ses voyages, Albert avait connu le jeune Trenck; il s'était lié avec lui d'une amitié chaleureuse. Trenck, aimé de la princesse de Prusse, et persécuté par le roi Frédéric, écrivit à mon fils ses joies et ses malheurs; il l'engageait ardemment à venir le trouver à Dresde, pour lui donner conseil et assistance. Albert fit ce voyage, et, à peine eut-il quitté le sombre château de Riesenburg, que la mémoire, le zèle, la raison, lui revinrent. Trenck avait rencontré mon fils dans la milice des néophytes Invisibles. Là ils s'étaient compris et juré une fraternité chevaleresque. Informé par Marcus de leur projet d'entrevue, je courus à Dresde, je revis Albert, je le suivis en Prusse, où il s'introduisit dans le palais des rois sous un déguisement pour servir l'amour de Trenck et remplir un message des Invisibles. Marcus jugeait que cette activité et la conscience d'un rôle utile et généreux sauveraient Albert de sa dangereuse mélancolie. Il avait raison; Albert reprenait à la vie parmi nous; Marcus voulait, au retour, l'amener ici et l'y garder quelque temps dans la société des plus vénérables chefs de l'ordre; il était convaincu qu'en respirant cette véritable atmosphère vitale de son âme supérieure, Albert recouvrerait la lucidité de son génie. Mais une circonstance fâcheuse troubla tout à coup la confiance de mon fils. Il avait rencontré sur son chemin l'imposteur Cagliostro, initié par l'imprudence des rose-croix à quelques-uns de leurs mystères. Albert, depuis longtemps reçu rose-croix, avait dépassé ce grade, et présida une de leurs assemblées comme grand-maître. Il vit alors de près ce qu'il n'avait fait encore que pressentir. Il toucha tous ces éléments divers qui composent les affiliations maçonniques; il reconnut l'erreur, l'engouement, la vanité, l'imposture, la fraude même qui commençaient dès lors à se glisser dans ces sanctuaires déjà envahis par la démence et les vices du siècle. Cagliostro, avec sa police vigilante des petits secrets du monde, qu'il présentait comme les révélations d'un esprit familier, avec son éloquence captieuse qui parodiait les grandes inspirations révolutionnaires, avec son art prestigieux qui évoquait de prétendues ombres; Cagliostro, l'intrigant et le cupide, fit horreur au noble adepte. La crédulité des gens du monde, la superstition mesquine d'un grand nombre de francs-maçons, l'avidité honteuse qu'excitaient les promesses de la pierre philosophale et tant d'autres misères du temps où nous vivons, portèrent dans son âme une lumière funeste. Dans sa vie de retraite et d'études, il n'avait pas assez deviné la race humaine; il ne s'était point préparé à la lutte avec tant de mauvais instincts. Il ne put souffrir tant de misères. Il voulait qu'on démasquât et qu'on chassât honteusement des abords de nos temples les charlatans et les sorciers. Il ne pouvait admettre qu'on dût supporter le concours dégradant de Cagliostro, parce qu'il était trop tard pour s'en défaire, parce que cet homme irrité pouvait perdre beaucoup d'hommes estimables; tandis que, flatté de leur protection et d'une apparence de confiance, il pouvait rendre beaucoup de services à la cause sans la connaître véritablement. Albert s'indigna et prononça sur notre œuvre l'anathème d'une âme ferme et ardente; il nous prédit que nous échouerions pour avoir laissé l'alliage pénétrer trop avant dans la chaîne d'or. Il nous quitta en disant qu'il allait réfléchir à ce que nous nous efforcions de lui faire comprendre des nécessités terribles de l'œuvre des conspirations, et qu'il reviendrait nous demander le baptême quand ses doutes poignants seraient dissipés. Nous ne savions pas, hélas! quelles lugubres réflexions étaient les siennes dans la solitude de Riesenburg. Il ne nous les disait point; peut-être ne se les rappelait-il pas quand leur amertume était dissipée.

«Il y vécut encore un an dans une alternative de calme et de transport, de force exubérante et d'affaissement douloureux. Il nous écrivait quelquefois, sans nous dire ses souffrances et le dépérissement de sa santé. Il combattait amèrement notre marche politique. Il voulait qu'on cessât dès lors de travailler dans l'ombre et de tromper les hommes pour leur faire avaler la coupe de la régénération.

«—Jetez vos masques noirs, disait-il, sortez de vos cavernes. Effacez du fronton de votre temple le mot mystère, que vous avez volé à l'Église romaine, et qui ne convient pas aux hommes de l'avenir. Ne voyez-vous pas que vous avez pris les moyens de l'ordre des jésuites? Non, je ne puis pas travailler avec vous; c'est chercher la vie au milieu des cadavres. Paraissez enfin à la lumière du jour. Ne perdez pas un temps précieux à organiser votre armée. Comptez un peu plus sur son élan, et sur la sympathie des peuples, et sur la spontanéité des instincts généreux. Une armée d'ailleurs se corrompt dans le repos, et la ruse qu'elle emploie à s'embusquer lui ôte la puissance et la vie nécessaires pour combattre.»

«Albert avait raison en principe; mais le moment n'était pas venu pour qu'il eût raison dans la pratique. Ce moment est peut-être encore loin!

«Vous vîntes enfin à Riesenburg; vous le surprîtes au milieu des plus grandes détresses de son âme. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, quelle action vous avez eue sur lui, jusqu'à lui faire oublier tout ce qui n'était pas vous, jusqu'à lui donner une vie nouvelle, jusqu'à lui donner la mort.

«Quand il crut que tout était fini entre vous et lui, toutes ses forces l'abandonnèrent, il se laissa dépérir. Jusque-là j'ignorais la véritable nature et le degré d'intensité de son mal. Le correspondant de Marcus lui disait que le château des Géants se fermait de plus en plus aux yeux profanes, qu'Albert n'en sortait plus, qu'il passait pour monomane auprès des gens du monde, mais que les pauvres l'aimaient et le bénissaient toujours, et que quelques personnes d'un sens supérieur qui l'avaient entrevu, après avoir été frappées de la bizarrerie de ses manières, rendaient, en le quittant, hommage à son éloquence, à sa haute sagesse, à la grandeur de ses conceptions. Mais enfin j'appris que Supperville avait été appelé, et je volai à Riesenburg, en dépit de Marcus qui, me voyant déterminée à tout, s'exposa à tout pour me suivre. Nous arrivâmes sous les murs du château, déguisés en mendiants. Personne ne nous reconnut. Il y avait vingt-sept ans qu'on ne m'avait vue; il y en avait dix qu'on n'avait vu Marcus. On nous fit l'aumône et on nous éloigna. Mais nous rencontrâmes un ami, un sauveur inespéré dans la personne du pauvre Zdenko. Il nous traita en frères, et nous prit en affection parce qu'il comprit à quel point nous nous intéressions à Albert: nous sûmes lui parler le langage qui plaisait à son enthousiasme, et lui faire révéler tous les secrets de la douleur mortelle de son ami. Zdenko n'était plus le furieux par qui votre vie a été menacée. Abattu et brisé, il venait comme nous demander humblement à la porte du château des nouvelles d'Albert, et comme nous, il était repoussé avec des réponses vagues, effrayantes pour notre angoisse. Par une étrange coïncidence avec les visions d'Albert, Zdenko prétendait m'avoir connue. Je lui étais apparue dans ses rêves, dans ses extases, et, sans se rendre compte de rien, il m'abandonnait sa volonté avec un entraînement naïf.