«Madame, tout est prêt. Veuillez vous couvrir de ce manteau, et me suivre.»
Consuelo suivit l'Invisible jusqu'au fond du jardin, à l'endroit où le ruisseau se perdait sous l'arcade verdoyante du parc. Là, elle trouva une gondole découverte, toute noire, toute semblable aux gondoles de Venise, et dans le rameur gigantesque qui se tenait à la proue, elle reconnut Karl, qui fit un signe de croix en la voyant.
C'était sa manière de témoigner la plus grande joie possible.
«M'est-il permis de lui parler? demanda Consuelo à son guide.
—Vous pouvez, répondit celui-ci, lui dire quelques mots à haute voix.
—Eh bien, cher Karl, mon libérateur et mon ami, dit Consuelo émue de revoir un visage connu après une si longue réclusion parmi des êtres mystérieux, puis-je espérer que rien ne trouble le plaisir que tu as de me retrouver?
—Rien! signora, répondit Karl d'une voix assurée; rien, si ce n'est le souvenir de celle... qui n'est plus de ce monde, et que je crois toujours voir à côté de vous. Courage et contentement, ma bonne maîtresse, ma bonne sœur! nous voici comme la nuit où nous nous évadions de Spandaw!
—C'est aussi un jour de délivrance, frère! dit Marcus. Allons, vogue avec l'adresse et la vigueur dont tu es doué, et qu'égalent maintenant la prudence de ta langue et la force de ton âme. Ceci ressemble en effet à une fuite, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Consuelo; mais le principal libérateur n'est plus le même...»
En prononçant ces derniers mots, Marcus lui présentait la main pour l'aider à s'asseoir sur le banc garni de coussins. Il la sentit trembler légèrement au souvenir de Liverani, et la pria de se couvrir le visage pour quelques instants seulement. Consuelo obéit, et la gondole, emportée par le bras robuste du déserteur, glissa rapidement sur les eaux sombres et muettes.
Au bout d'un trajet dont la durée ne put guère être appréciée par la pensive Consuelo, elle entendit un bruit de voix et d'instruments à quelque distance; la barque se ralentit, et reçut sans s'arrêter tout à fait les légères secousses d'un atterrissement. Le capuchon tomba doucement, et la néophyte crut passer d'un rêve dans un autre, en contemplant le spectacle féerique offert à ses regards. La barque côtoyait, en l'effleurant, une rive aplanie, jonchée de fleurs et de frais herbages. L'eau du ruisseau, élargie et immobile dans un vaste bassin, était comme embrasée, et reflétait des colonnades de lumières qui se tordaient en serpenteaux de feu, ou se brisaient en pluie d'étincelles sous le sillage lent et mesuré de la gondole. Une musique admirable remplissait l'air sonore, et semblait planer sur les buissons de roses et de jasmins embaumés. Quand les yeux de Consuelo se furent habitués à cette clarté soudaine, elle put les fixer sur la façade illuminée du palais qui s'élevait à très-peu de distance, et qui se plongeait dans le miroir du bassin avec une splendeur magique. Cet édifice élégant qui se dessinait sur le ciel constellé, ces voix harmonieuses, ce concert d'instruments excellents, ces fenêtres ouvertes devant lesquelles, entre les rideaux de pourpre embrasés par la lumière, Consuelo voyait s'agiter mollement des hommes et des femmes richement parés, étincelants de broderies, de diamants, d'or et de perles, avec ces têtes poudrées, qui donnaient à l'aspect général des réunions de ce temps-là un reflet de blancheur, un je ne sais quoi d'efféminé et de fantastique; toute cette fête princière, combinée avec la beauté d'une nuit tiède et sereine qui jetait des bouffées de parfums et de fraîcheur jusque dans les salles resplendissantes, remplit Consuelo d'une vive émotion, et lui causa une sorte d'enivrement. Elle, la fille du peuple, mais la reine des fêtes patriciennes, elle ne pouvait voir un spectacle de ce genre, après tant de jours de captivité, de solitude et de sombres rêveries, sans éprouver une sorte d'élan, un besoin de chanter, un tressaillement singulier à l'approche d'un public. Elle se leva donc debout dans la barque, qui se rapprochait du château de plus en plus, et soudainement exaltée par le chœur de Haendel: