La barque prit terre définitivement à la sortie des jardins et des bois, dans un endroit pittoresque où le ruisseau s'enfonçait parmi des roches séculaires et cessait d'être navigable. Consuelo eut peu de temps pour contempler le paysage sévère éclairé par la lune. C'était toujours dans la vaste enceinte de la résidence; mais l'art ne s'était appliqué en ce lieu qu'à conserver à la nature sa beauté première: les vieux arbres semés au hasard dans de sombres gazons, les accidents heureux du terrain, les collines aux flancs âpres, les cascades inégales, les troupeaux de daims bondissants et craintifs.

Un personnage nouveau était venu fixer l'attention de Consuelo: c'était Gottlieb, assis négligemment sur le brancard d'une chaise à porteurs, dans l'attitude d'une attente calme et rêveuse. Il tressaillit en reconnaissant son amie de la prison; mais, sur un signe de Marcus, il s'abstint de lui parler.

«Vous défendez donc à ce pauvre enfant de me serrer la main? dit tout bas Consuelo à son guide.

—Après votre initiation, vous serez libre ici dans toutes vos actions, répondit-il de même. Contentez-vous maintenant de voir comme la santé de Gottlieb est améliorée et comme la force physique lui est revenue.

—Ne puis-je savoir, du moins, reprit la néophyte, s'il n'a souffert aucune persécution pour moi, après ma fuite de Spandaw? Pardonnez à mon impatience. Cette pensée n'a cessé de me tourmenter jusqu'au jour où je l'ai aperçu, passant auprès de l'enclos du pavillon.

—Il a souffert, en effet, répondit Marcus, mais peu de temps. Dès qu'il vous sut délivrée, il se vanta avec un enthousiasme naïf d'y avoir contribué, et ses révélations involontaires durant son sommeil faillirent devenir funestes à quelques-uns d'entre nous. On voulut l'enfermer dans une maison de fous, autant pour le punir que pour l'empêcher de secourir d'antres prisonniers. Il s'enfuit alors, et comme nous avions l'œil sur lui, nous le fîmes amener ici, où nous lui avons prodigué les soins du corps et de l'âme. Nous le rendrons à sa famille et à sa patrie lorsque nous lui aurons donné la force et la prudence nécessaires pour travailler utilement à notre œuvre qui est devenue la sienne, car c'est un de nos adeptes les plus purs et les plus fervents. Mais la chaise est prête, Madame; veuillez y monter. Je ne vous quitte pas, quoique je vous confie aux bras fidèles et sûrs de Karl et de Gottlieb.»

Consuelo s'assit docilement dans une chaise à porteurs, fermée de tous côtés, et ne recevant l'air que par quelques fentes pratiquées dans la partie qui regardait le ciel. Elle ne vit donc plus rien de ce qui se passait autour d'elle. Parfois elle vit briller les étoiles, et jugea ainsi qu'elle était encore en plein air; d'autres fois elle vit cette transparence interceptée sans savoir si c'était par des bâtiments ou par l'ombrage épais des arbres. Les porteurs marchaient rapidement et dans le plus profond silence; elle s'appliqua, durant quelque temps, à distinguer dans les pas qui criaient de temps à autre sur le sable, si quatre personnes ou seulement trois l'accompagnaient. Plusieurs fois elle crut saisir le pas de Liverani à droite de la chaise; mais ce pouvait être une illusion, et, d'ailleurs, elle devait s'efforcer de n'y pas songer.

Lorsque la chaise s'arrêta et s'ouvrit, Consuelo ne put se défendre d'un sentiment d'effroi, en se voyant sous la herse, encore debout et sombre, d'un vieux manoir féodal. La lune donnait en pleine lumière sur le préau entouré de constructions en ruines, et rempli de personnages vêtus de blanc qui allaient et venaient, les uns isolés, les autres par groupes, comme des spectres capricieux. Cette arcade noire et massive de l'entrée faisait paraître le fond du tableau plus bleu, plus transparent et plus fantastique. Ces ombres errantes et silencieuses, ou se parlant à voix basse, leur mouvement sans bruit sur ces longues herbes de la cour, l'aspect de ces ruines que Consuelo reconnaissait pour celles où elle avait pénétré une fois, et où elle avait revu Albert, l'impressionnèrent tellement, qu'elle eut comme un mouvement de frayeur superstitieuse. Elle chercha instinctivement Liverani auprès d'elle. Il y était effectivement avec Marcus, mais l'obscurité de la voûte ne lui permit pas de distinguer lequel des deux lui offrait la main; et cette fois, son cœur glacé par une tristesse subite et par une crainte indéfinissable, ne l'avertit pas.

On arrangea son manteau sur ses vêtements et le capuchon sur sa tête de manière à ce qu'elle put tout voir sans être reconnue de personne. Quelqu'un lui dit à voix basse de ne pas laisser échapper un seul mot, une seule exclamation, quelque chose qu'elle pût voir; et elle fut conduite ainsi au fond de la cour, où un étrange spectacle s'offrit en effet à ses regards.