«C'est ici que t'attend la dernière épreuve, et c'est la plus cruelle. Si ton courage est épuisé, frappe deux coups au battant gauche de cette porte; sinon, frappes-en trois au battant de droite. Songe que la gloire de ton initiation sera proportionnée à tes efforts.»

Consuelo n'hésita pas et frappa les trois coups à droite. Le battant de la porte s'ouvrit comme de lui-même, et elle pénétra dans une vaste salle éclairée de nombreux flambeaux. Il n'y avait personne, et d'abord elle ne comprit rien aux objets bizarres rangés et alignés symétriquement autour d'elle. C'étaient des machines de bois, de fer et de bronze dont l'usage lui était inconnu; des armes étranges, étalées sur des tables ou pendues à la muraille. Un instant elle se crut dans un musée d'artillerie; car il y avait en effet des mousquets, des canons, des coulevrines, et tout un attirail de machines de guerre servant de premier plan aux autres instruments. On s'était plu à réunir là tous les moyens de destruction inventés par les hommes pour s'immoler entre eux. Mais lorsque la néophyte eut fait quelques pas en avant à travers cet arsenal, elle vit d'autres objets d'une barbarie plus raffinée, des chevalets, des roues, des scies, des cuves de fonte, des poulies, des crocs, tout un musée d'instruments de torture; et sur un grand écriteau dressé au milieu et surmontant un trophée formé de masses, de tenailles, de ciseaux, de limes, de haches dentelées, et de tous les abominables outils du tourmenteur, on lisait: «Ils sont tous fort précieux, tous authentiques; ils ont tous servi

Alors Consuelo sentit défaillir tout son être. Une sueur froide détrempait les tresses de ses cheveux. Son cœur ne battait plus. Incapable de se soustraire à l'horreur de ce spectacle et des visions sanglantes qui l'assaillaient en foule, elle examinait ce qui était devant elle avec cette curiosité stupide et funeste qui s'empare de nous dans l'excès de l'épouvante. Au lieu de fermer les yeux, elle contemplait une sorte de cloche de bronze qui avait une tête monstrueuse et un casque rond posés sur un gros corps informe, sans jambes et tronqué à la hauteur des genoux. Cela ressemblait à une statue colossale, d'un travail grossier, destiné à orner un tombeau. Peu à peu Consuelo, sortant de sa torpeur, comprit, par une intuition involontaire, qu'on mettait le patient accroupi sous cette cloche. Le poids en était si terrible, qu'il ne pouvait, par aucun effort humain, la soulever. La dimension intérieure était si juste, qu'il ne pouvait y faire un mouvement. Cependant ce n'était pas avec le dessein de l'étouffer qu'on le mettait là, car la visière du casque rabattue à l'endroit du visage, et tout le pourtour de la tête étaient percés de petits trous dans quelques-uns desquels étaient encore plantés des stylets effilés. À l'aide de ces cruelles piqûres on tourmentait la victime pour lui arracher l'aveu de son crime réel ou imaginaire, la délation contre ses parents ou ses amis, la confession de sa foi politique ou religieuse[12]. Sur le sommet du casque, on lisait, en caractères incisés dans le métal, ces mots en langue espagnole:

Vive la sainte inquisition!

Note 12: [(retour) ] Tout le monde peut voir un instrument de ce genre avec cent autres non moins ingénieux dans l'arsenal de Venise. Consuelo ne l'y avait pas vu: ces horribles instruments de torture, ainsi que l'intérieur des cachots du saint office et des plombs du palais ducal, n'ont été livrés à l'examen du public, à l'intérieur, qu'à l'entrée des Français à Venise, lors des guerres de la république.

Et au-dessous, une prière qui semblait dictée par une compassion féroce, mais qui était peut-être sortie du cœur et de la main du pauvre ouvrier condamné à fabriquer cette infâme machine:

Sainte mère de Dieu, priez pour le pauvre pécheur!

Une touffe de cheveux, arrachée dans les tourments, et sans doute collée par le sang, était restée au-dessous de cette prière, comme des stigmates effrayants et indélébiles. Ils sortaient par un des trous, qu'avait élargi le stylet. C'étaient des cheveux blancs!

Tout à coup, Consuelo ne vit plus rien et cessa de souffrir. Sans être avertie par aucun sentiment de douleur physique, car son âme et son corps n'existaient plus que dans le corps et l'âme de l'humanité violentée et mutilée, elle tomba droite et raide sur le pavé comme une statue qui se détacherait de son piédestal; mais au moment où sa tête allait frapper le bronze de l'infernale machine, elle fut reçue dans les bras d'un homme qu'elle ne vit pas. C'était Liverani.

XL.