Une femme de haute taille, toute drapée de blanc, et la figure cachée sous son voile, entra et s'assit au milieu du demi-cercle formé par les juges. A son tremblement nerveux, Consuelo reconnut facilement Wanda.
«Parle, prêtresse de la vérité, dit l'orateur; parle, interprète et révélatrice des plus intimes secrets, des plus délicats mouvements du cœur. Cette femme est-elle l'épouse d'Albert de Rudolstadt?
—Elle est son épouse fidèle et respectable, répondit Wanda; mais, dans ce moment, vous devez prononcer son divorce. Vous voyez bien, par qui elle est amenée ici; vous voyez bien que celui de nos enfants dont elle tient la main est l'homme qu'elle aime et à qui elle doit appartenir, en vertu du droit imprescriptible de l'amour dans le mariage.»
Consuelo se retourna avec surprise vers Liverani, et regarda sa propre main, qui était engourdie et comme morte dans la sienne. Elle semblait être sous la puissance d'un rêve et faire des efforts pour se réveiller. Elle se détacha enfin avec énergie de cette étreinte, et, regardant le creux de sa main, elle y vit l'empreinte de la croix de sa mère.
«C'est donc là l'homme que j'ai aimé! dit-elle, avec le sourire mélancolique d'une sainte ingénuité. Eh bien, oui! je l'ai aimé tendrement, éperdument; mais c'était un rêve! J'ai cru qu'Albert n'était plus, et vous me disiez que celui-ci était digne de mon estime et de ma confiance. Puis j'ai revu Albert; j'ai cru comprendre, à son langage, qu'il ne voulait plus être mon époux, et je ne me suis pas défendue d'aimer cet inconnu dont les lettres et les soins m'enivraient d'un fol attrait. Mais on m'a dit qu'Albert m'aimait toujours, et qu'il renonçait à moi par vertu et par générosité. Et pourquoi donc Albert s'est-il persuadé que je resterais au-dessous de lui dans le dévouement? Qu'ai-je fait de criminel jusqu'ici, pour que l'on me croie capable de briser son âme en acceptant un bonheur égoïste? Non, je ne me souillerai jamais d'un pareil crime. Si Albert me croit indigne de lui pour avoir eu un autre amour que le sien dans le cœur; s'il se fait un scrupule de briser cet amour, et qu'il ne désire pas m'en inspirer un plus grand, je me soumettrai à son arrêt; j'accepterai la sentence de ce divorce contre lequel pourtant mon cœur et ma conscience se révoltent; mais je ne serai ni l'épouse ni l'amante d'un autre. Adieu, Liverani, ou qui que vous soyez, à qui j'ai confié la croix de ma mère dans un jour d'abandon qui ne me laisse ni honte ni remords. Rendez-moi ce gage, afin qu'il n'y ait plus rien entre nous qu'un souvenir d'estime réciproque et le sentiment d'un devoir accompli sans amertume et sans effort.
—Nous ne reconnaissons pas une pareille morale, tu le sais, reprit la sibylle; nous n'acceptons pas de tels sacrifices; nous voulons inaugurer et sanctifier l'amour, perdu et profané dans le monde, le libre choix du cœur, l'union, sainte et volontaire de deux êtres également épris. Nous avons sur nos enfants le droit de redresser la conscience, de remettre les fautes, d'assortir les sympathies, de briser les entraves de l'ancienne société. Tu n'as donc pas celui de disposer de ton être pour le sacrifice, tu ne peux pas étouffer l'amour dans ton sein et renier la vérité de ta confession, sans que nous t'y ayons autorisée.
—Que me parlez-vous de liberté, que me parlez-vous d'amour et de bonheur? s'écria Consuelo en faisant un pas vers les juges avec une explosion d'enthousiasme et un rayonnement de physionomie sublime. Ne venez-vous pas de me faire traverser des épreuves qui doivent laisser sur le front une éternelle pâleur, et dans l'âme une invincible austérité? Quel être insensible et lâche me croyez-vous, si vous me jugez encore capable de rêver et de chercher des satisfactions personnelles après ce que j'ai vu, après ce que j'ai compris, après ce que je sais désormais de la vie des hommes, et de mes devoirs en ce monde? Non, non! plus d'amour, plus d'hyménée, plus de liberté, plus de bonheur, plus de gloire, plus d'art, plus rien pour moi, si je dois faire souffrir le dernier d'entre mes semblables! Et n'est-il pas prouvé que toute joie s'achète dans ce monde d'aujourd'hui au prix de la joie de quelque autre? N'y a-t-il pas quelque chose de mieux à faire que de se contenter soi-même? Albert ne pense-t-il pas ainsi, et n'ai-je pas le droit de penser comme lui? N'espère-t-il pas trouver, dans son sacrifice même, la force de travailler pour l'humanité avec plus d'ardeur et d'intelligence que jamais? Laissez-moi être aussi grande qu'Albert. Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du bonheur. Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de l'enthousiasme! Je ne comprends plus la joie que dans la souffrance; j'ai soif du martyre depuis que vous m'avez fait voir imprudemment les trophées du supplice. Oh! honte à ceux qui ont compris le devoir, et qui se soucient encore d'avoir en partage le bonheur ou le repos sur la terre! Il s'agit bien de nous, il s'agit bien de moi! Oh! Liverani! si vous m'aimez d'amour après avoir subi les épreuves qui m'amènent ici, vous êtes insensé, vous n'êtes qu'un enfant indigne du nom d'homme, indigne à coup sûr que je vous sacrifie l'affection héroïque d'Albert. Et toi, Albert, si tu es ici, si tu m'entends, tu ne devrais pas refuser du moins de m'appeler ta sœur, de me tendre la main et de m'aider à marcher dans le rude sentier qui te mène à Dieu.»
L'enthousiasme de Consuelo était porté au comble; les paroles ne lui suffisaient plus pour l'exprimer. Une sorte de vertige s'empara d'elle, et, ainsi qu'il arrivait aux pythonisses, dans le paroxysme de leurs crises divines, de se livrer à des cris et à d'étranges fureurs, elle fut entraînée à manifester l'émotion qui la débordait par l'expression qui lui était la plus naturelle. Elle se mit à chanter d'une voix éclatante et dans un transport au moins égal à celui qu'elle avait éprouvé en chantant ce même air à Venise, en public pour la première fois de sa vie, et en présence de Marcello et de Porpora: