«Albert, l'usage profane et criminel de la vieille société, dont nous nous séparons en secret pour l'amener à nous un jour, veut que le mari impose la fidélité à sa femme au nom d'une autorité humiliante et despotique. Si elle succombe, il faut qu'il tue son rival; il a même le droit de tuer son épouse: cela s'appelle laver dans le sang la tache faite à l'honneur. Aussi, dans ce vieux monde aveugle et corrompu, tout homme est l'ennemi naturel de ce bonheur et de cet honneur si sauvagement gardés. L'ami, le frère même, s'arroge le droit de ravir à l'ami et au frère l'amour de sa compagne; ou tout au moins on se donne le cruel et lâche plaisir d'exciter sa jalousie, de rendre sa surveillance ridicule, et de semer la méfiance et le trouble entre lui et l'objet de son amour. Ici, tu le sais, nous entendons mieux l'amitié, l'honneur et l'orgueil de la famille. Nous sommes frères devant Dieu, et celui de nous qui porterait sur la femme de son frère un regard audacieux et déloyal aurait déjà commis, à nos yeux, le crime d'inceste dans son cœur.»

Tous les frères, émus et entraînés, tirèrent leurs épées, et jurèrent de tourner cette arme contre eux-mêmes plutôt que de manquer au serment qu'ils venaient de prononcer par la bouche de Trenck.

Mais la sibylle, agitée d'un de ces transports enthousiastes qui lui donnaient tant d'ascendant sur leurs imaginations, et qui modifiaient souvent l'opinion et les décisions des chefs eux-mêmes, rompit le cercle en s'élançant au milieu. Son langage, toujours énergique et brûlant, subjuguait leurs assemblées; sa grande taille, ses draperies flottantes sur son corps amaigri, son port majestueux, quoique chancelant, le tremblement convulsif de cette tête toujours voilée, et avec cela pourtant une sorte de grâce qui révélait l'existence passée de la beauté, ce charme si puissant chez la femme, qu'il subsiste encore après qu'il a disparu, et qu'il émeut encore l'âme alors qu'il ne peut plus émouvoir les sens; enfin, jusqu'à sa voix éteinte qui prenait tout à coup, sous l'empire de l'exaltation, un éclat strident et bizarre, tout contribuait à en faire un être mystérieux, presque effrayant au premier abord, et bientôt investi d'une puissance persuasive et d'un irrésistible prestige.

Tous firent silence pour écouter la voix de l'inspirée. Consuelo fut émue de son attitude autant qu'eux, et plus qu'eux peut-être, parce qu'elle connaissait le secret de sa vie étrange. Elle se demanda, en frissonnant d'une terreur involontaire, si ce spectre échappé de la tombe appartenait réellement au monde et, si, après avoir exhalé son oracle, il n'allait pas s'évanouir dans les airs avec cette flamme du trépied qui le faisait paraître transparent et bleuâtre.

«Cachez-moi l'éclat de ces armes! s'écria la frémissante Wanda. Ce sont des serments impies, ceux qui prennent pour objet de leurs invocations des instruments de haine et de meurtre. Je sais bien que l'usage du vieux monde a attaché ce fer au flanc de tout homme réputé libre, comme une marque d'indépendance et de fierté; je sais bien que, dans les idées que vous avez conservées malgré vous de cet ancien monde, l'épée est le symbole de l'honneur, et que vous croyez prendre des engagements sacrés quand vous avez juré par le fer comme les citoyens de la Rome primitive. Mais ici, c'est profaner un serment auguste. Jurez plutôt par la flamme de ce trépied: la flamme est le symbole de la vie, de la lumière et de l'amour divin. Mais vous faut-il donc encore des emblèmes et des signes visibles? Êtes-vous encore idolâtres, et les figures qui ornent ce temple représentent-elles pour vous autre chose que des idées? Ah! jurez plutôt par vos propres sentiments, par vos meilleurs instincts, par votre propre cœur; et si vous n'osez pas jurer par le Dieu vivant, par la vraie religion éternelle et sacrée, jurez par la sainte Humanité, par les glorieux élans de votre courage, par la chasteté de cette jeune femme et par l'amour de son époux. Jurez par le génie et par la beauté de Consuelo, que votre désir et même votre pensée ne profaneront jamais cette arche sainte de l'hyménée, cet autel invisible et mystique sur lequel la main des anges grave et enregistre le serment de l'amour...

«Savez-vous bien ce que c'est que l'amour? ajouta la sibylle après s'être recueillie un instant, et d'une voix qui devenait à chaque instant plus claire et plus pénétrante; si vous le saviez, ô vous! chefs vénérables de notre ordre et ministres de notre culte, vous ne feriez jamais prononcer devant vous cette formule d'un engagement éternel que Dieu seul peut ratifier, et qui, consacré par des hommes, est une sorte de profanation du plus divin de tous les mystères. Quelle force pouvez-vous donner à un engagement qui, par lui-même, est un miracle? Oui, l'abandon de deux volontés qui se confondent en une seule est un miracle; car toute âme est éternellement libre en vertu d'un droit divin. Et pourtant, lorsque deux âmes se donnent et s'enchaînent l'une à l'autre par l'amour, leur mutuelle possession devient aussi sacrée, aussi de droit divin que la liberté individuelle. Vous voyez bien qu'il y a là un miracle, et que Dieu s'en réserve à jamais le mystère, comme celui de la vie et de la mort. Vous allez demander à cet homme et à cette femme s'ils veulent s'appartenir exclusivement l'un à l'autre dans cette vie; et leur ferveur est telle qu'ils vous répondront: «Non pas seulement dans cette vie, mais dans l'éternité.» Dieu leur inspire donc, par le miracle de l'amour, bien plus de foi, bien plus de force, bien plus de vertu que vous ne sauriez et que vous n'oseriez leur en demander. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité par les chaînes de la loi. Laissez à Dieu le soin de continuer le miracle. Préparez les âmes à ce que ce miracle s'accomplisse en elles, formez-les à l'idéal de l'amour; exhortez, instruisez, vantez et démontrez la gloire de la fidélité, sans laquelle il n'est point de force morale ni d'amour sublime. Mais n'intervenez pas, comme des prêtres catholiques, comme des magistrats du vieux monde, dans l'exécution du serment. Car, je vous le dis encore une fois, les hommes ne peuvent pas se porter garants ni se constituer gardiens de la perpétuité d'un miracle. Que savez-vous des secrets de l'Éternel! Sommes-nous déjà entrés dans ce temple de l'avenir, dans ce monde céleste où l'homme doit, nous dit-on, converser avec Dieu sous les ombrages sacrés, comme un ami avec son ami! La loi du mariage indissoluble est-elle donc émanée de la bouche du Seigneur? Ses desseins, à cet égard, sont-ils proclamés sur la terre? Et vous-mêmes, ô enfants des hommes, l'avez-vous promulguée, cette loi, d'un accord unanime? Les pontifes de Rome n'ont-ils jamais brisé l'union conjugale, eux qui se prétendent infaillibles? Sous prétexte de nullité dans de certains engagements, ces pontifes ont consacré de véritables divorces, dont l'histoire a consigné le scandale dans ses fastes. Et des sociétés chrétiennes, des sectes réformées, l'Église grecque, ont, à l'exemple du Mosaïsme et de toutes les anciennes religions, inauguré franchement dans notre monde moderne la loi du divorce. Que devient donc la sainteté et l'efficacité d'un serment fait à Dieu, quand il est avéré que les hommes pourront nous en délier un jour? Ah! ne touchez pas à l'amour par la profanation du mariage: vous ne réussiriez qu'à l'éteindre dans les cœurs purs! Consacrez l'union conjugale par des exhortations, par des prières, par une publicité qui la rende respectable, par de touchantes cérémonies; vous le devez, si vous êtes nos prêtres, c'est-à-dire nos amis, nos guides, nos conseils, nos consolateurs, nos lumières. Préparez les âmes à la sainteté d'un sacrement; et comme le père de famille cherche à établir ses enfants dans des conditions de bien-être, de dignité et de sécurité, occupez-vous assidûment, vous, nos pères spirituels, d'établir vos fils et vos filles dans des conditions favorables au développement de l'amour vrai, de la vertu, de la fidélité sublime. Et quand vous leur aurez fait subir des épreuves religieuses, au moyen desquelles vous pourrez reconnaître qu'il n'y a dans leur mutuelle recherche ni cupidité, ni vanité, ni enivrement frivole, ni aveuglement des sens dépourvu d'idéal; quand vous aurez pu vous convaincre qu'ils comprennent la grandeur de leur sentiment, la sainteté de leurs devoirs et la liberté de leur choix, alors permettez-leur de se donner l'un à l'autre, et de s'aliéner mutuellement leur inaliénable liberté. Que leur famille, et leurs amis, et la grande famille des fidèles, interviennent pour ratifier avec vous cette union que la solennité du sacrement doit rendre respectable. Mais faites bien attention à mes paroles: que le sacrement soit une permission religieuse, une autorisation paternelle et sociale, un encouragement et une exhortation à la perpétuité de l'engagement; que ce ne soit jamais un commandement, une obligation, une loi avec des menaces et des châtiments, un esclavage imposé, avec du scandale, des prisons, et des chaînes en cas d'infraction. Autrement vous ne verrez jamais s'accomplir sur la terre le miracle dans son entier et dans sa durée. La Providence éternellement féconde, Dieu, dispensateur infatigable de la grâce, amènera toujours devant vous de jeunes couples fervents et naïfs, prêts à s'engager de bonne foi pour le temps et pour l'éternité. Mais votre loi anti-religieuse, et votre sacrement anti-humain, détruiront toujours en eux l'effet de la grâce. L'inégalité des droits conjugaux selon le sexe, impiété consacrée par les lois sociales, la différence des devoirs devant l'opinion, les fausses distinctions de l'honneur conjugal, et toutes les notions absurdes que le préjugé crée à la suite des mauvaises institutions, viendront toujours éteindre la foi et glacer l'enthousiasme des époux; et les plus sincères, les mieux disposés à la fidélité seront les plus prompts à se contrister, à s'effrayer de la durée de l'engagement, et à se désenchanter l'un de l'autre. L'abjuration de la liberté individuelle est en effet contraire au vœu de la nature et au cri de la conscience quand les hommes s'en mêlent, parce qu'ils y apportent le joug de l'ignorance et de la brutalité: elle est conforme au vœu des nobles cœurs, et nécessaire aux instincts religieux des fortes volontés, quand c'est Dieu qui nous donne les moyens de lutter contre toutes les embûches que les hommes ont tendues autour du mariage pour en faire le tombeau de l'amour, du bonheur et de la vertu, pour en faire une prostitution jurée, comme disaient nos pères, les Lothards, que vous connaissez bien et que vous invoquez souvent! Rendez donc à Dieu ce qui est de Dieu, et ôtez à César ce qui n'est point à César.

«Et vous, mes fils, dit-elle en revenant vers le centre du groupe, vous qui venez de jurer de ne point porter atteinte au lien conjugal, vous avez fait là un serment dont vous n'avez peut-être pas compris l'importance. Vous avez obéi à un élan généreux, et vous avez répondu d'enthousiasme à l'appel de l'honneur: cela est digne de vous, disciples d'une foi victorieuse. Mais maintenant, sachez bien que vous avez fait là plus qu'un acte de vertu particulière. Vous avez consacré un principe sans lequel il n'y aura jamais de chasteté ni de fidélité conjugales possibles. Entrez donc dans l'esprit d'un tel serment, et reconnaissez qu'il n'y aura point de véritable vertu individuelle, tant que les membres de la société ne seront pas tous solidaires les uns des autres en fait de vertu.

«Ô amour, ô flamme sublime! si puissante et si fragile, si soudaine et si fugitive! éclair du ciel qui sembles devoir traverser notre vie et t'éteindre en nous avant sa fin, dans la crainte de nous consumer et de nous anéantir! nous sentons bien tous que tu es le feu vivifiant émané de Dieu même, et que celui de nous qui pourrait te fixer dans son sein et t'y entretenir jusqu'à sa dernière heure toujours aussi ardent et aussi complet, celui-là serait le plus heureux et le plus grand parmi les hommes. Aussi les disciples de l'idéal chercheront-ils toujours à te préparer dans leurs âmes des sanctuaires où tu te plaises, afin que tu ne te hâtes pas de les abandonner pour remonter au ciel. Mais, hélas! toi dont nous avons fait une vertu, une des bases de nos sociétés humaines pour t'honorer comme nous le désirions, tu n'as pourtant pas voulu te laisser enchaîner au gré de nos institutions, et tu es resté libre comme l'oiseau dans les airs, capricieux comme la flamme sur l'autel. Tu sembles te rire de nos serments, de nos contrats et de notre volonté même. Tu nous fuis, en dépit de tout ce que nous avons inventé pour t'immobiliser dans nos mœurs. Tu n'habites pas plus le harem gardé par de vigilantes sentinelles, que la famille chrétienne placée entre la menace du prêtre, la sentence du magistrat, et le joug de l'opinion. D'où vient donc ton inconstance et ton ingratitude, ô mystérieux prestige, ô amour cruellement symbolisé sous les traits d'un dieu enfant et aveugle? Quelle tendresse et quel mépris t'inspirent donc tour à tour ces âmes humaines que tu viens toutes embraser de tes feux, et que tu délaisses presque toutes, pour les laisser périr dans les angoisses du regret, du repentir, ou du dégoût plus affreux encore? D'où vient qu'on t'invoque à genoux sur toute la face de notre globe, qu'on t'exalte et qu'on te déifie, que les poëtes divins te chantent comme l'âme du monde, que les peuples barbares te sacrifient des victimes humaines en précipitant les veuves dans le bûcher des funérailles de l'époux, que les jeunes cœurs t'appellent dans leurs plus doux songes, et que les vieillards maudissent la vie quand tu les abandonnes à l'horreur de la solitude? D'où vient ce culte tantôt sublime, tantôt fanatique, que l'on te décerne depuis l'enfance dorée de l'Humanité jusqu'à notre âge de fer, si tu n'es qu'une chimère, le rêve d'un moment d'ivresse, l'erreur de l'imagination exaltée par le délire des sens?—Oh! c'est que tu n'es pas un instinct vulgaire, un simple besoin de l'animalité! Non, tu n'es pas l'aveugle enfant du paganisme; tu es le fils du vrai Dieu et l'élément même de la Divinité! Mais tu ne t'es encore révélé à nous qu'à travers les nuages de nos erreurs, et tu n'as pas voulu établir ta demeure parmi nous, parce que tu n'as pas voulu être profané. Tu reviendras, comme au temps fabuleux d'Astrée, comme dans les visions des poëtes, te fixer dans notre paradis terrestre, quand nous aurons mérité par des vertus sublimes la présence d'un hôte tel que toi. Oh! qu'alors le séjour de cette terre sera doux aux hommes et qu'il fera bon d'y être né! quand nous serons tous frères et sœurs, quand les unions seront librement consenties et librement maintenues par la seule force qu'on puise en toi; quand, au lieu de cette lutte effroyable, impossible, que la fidélité conjugale est obligée de soutenir contre les tentatives impies de la débauche, de la séduction hypocrite, de la violence effrénée, de la perfide amitié et de la dépravation savante, chaque époux ne trouvera autour de lui que de chastes sœurs, jalouses et délicates gardiennes de la félicité d'une sœur qu'elles lui auront donnée pour compagne, tandis que chaque épouse trouvera dans les autres hommes autant de frères de son époux, heureux et fiers de son bonheur, protecteurs-nés de son repos et de sa dignité! Alors la femme fidèle ne sera plus la fleur solitaire qui se cache pour garder le fragile trésor de son honneur, la victime souvent délaissée qui se consume dans la retraite et dans les larmes, impuissante à faire revivre dans le cœur de son bien-aimé la flamme qu'elle a conservée pure dans le sien. Alors le frère ne sera plus forcé de venger sa sœur, et de tuer celui qu'elle aime et qu'elle regrette, pour lui rendre un semblant de faux honneur; alors la mère ne tremblera plus pour sa fille, alors la fille ne rougira plus de sa mère; alors surtout l'époux ne sera plus ni soupçonneux ni despote; l'épouse abjurera, de son côté, l'amertume de la victime ou la rancune de l'esclave. D'atroces souffrances, d'abominables injustices ne flétriront plus le riant et calme sanctuaire de la famille. L'amour pourra durer; et qui sait alors! peut-être un jour le prêtre et le magistrat, comptant avec raison sur le miracle permanent de l'amour, pourra-t-il consacrer au nom de Dieu même des unions indissolubles, avec autant de sagesse et de justice qu'il y porte aujourd'hui, à son insu, d'impiété et de folie.

«Mais ces jours de récompense ne sont pas encore venus. Ici, dans ce mystérieux temple où nous voici réunis, suivant le mot de l'Évangile, trois ou quatre au nom du Seigneur, nous ne pouvons que rêver et essayer la vertu entre nous. Ce monde extérieur qui nous condamnerait à l'exil, à la captivité ou à la mort, s'il pénétrait nos secrets, nous ne pouvons pas l'invoquer comme sanction de nos promesses et comme garant de nos institutions. N'imitons donc pas son ignorance et sa tyrannie. Consacrons l'amour conjugal de ces deux enfants, qui viennent nous demander la bénédiction de l'amour paternel et de l'amour fraternel, au nom du Dieu vivant, dispensateur de tous les amours. Autorisez-les à se promettre une éternelle fidélité; mais n'inscrivez pas leurs serments sur un livre de mort, pour le leur rappeler ensuite par la terreur et la contrainte. Laissez Dieu en être le gardien; c'est à eux de l'invoquer tous les jours de leur vie, pour qu'il entretienne en eux le feu sacré qu'il y a fait descendre.»

—C'est là où je t'attendais, ô sibylle inspirée! s'écria Albert en recevant dans ses bras sa mère, épuisée d'avoir parlé si longtemps avec l'énergie de la conviction. J'attendais l'aveu de ce droit que tu m'accordes de tout promettre à celle que j'aime. Tu reconnais que c'est mon droit le plus cher et le plus sacré. Je lui promets donc, je lui jure de l'aimer uniquement et fidèlement toute ma vie, et j'en prends Dieu à témoin. Dis-moi, ô prophétesse de l'amour, que ce n'est pas là un blasphème.