—Madame, répondit Consuelo, je suis mariée devant l'Église catholique depuis dix ans. Je n'ai pas une seule faute contre l'honneur à me reprocher. J'ai des enfants légitimes, et je les élève dans la vertu. J'ose donc...

—Dans la vertu, je le sais, dit l'impératrice, mais non dans la religion. Vous êtes sage, on me l'a dit, mais vous n'allez jamais à l'église. Cependant, parlez. Quel malheur vous a frappé?

—Mon époux, dont je ne m'étais jamais séparée, reprit la suppliante, est actuellement à Prague, et j'ignore par quelle infâme machination il vient d'être arrêté, jeté dans un cachot, accusé de vouloir prendre un nom et un titre qui ne lui appartiennent pas, de vouloir spolier un héritage, d'être enfin un intrigant, un imposteur et un espion, accusé pour ce fait de haute trahison, et condamné à la détention perpétuelle, à la mort peut-être dans ce moment-ci.

—À Prague? un imposteur? dit l'impératrice avec calme; j'ai une histoire comme cela dans les rapports de ma police secrète. Comment appelez-vous votre mari? car vous autres, vous ne portez pas le nom de vos maris?

—Il s'appelle Liverani.

—C'est cela. Eh bien, mon enfant, je suis désolée de vous savoir mariée à un pareil misérable. Ce Liverani est en effet un chevalier d'industrie ou un fou qui, grâce à une ressemblance parfaite, veut se faire passer pour un comte de Rudolstadt, mort il y a plus de dix ans, le fait est avéré. Il s'est introduit auprès d'une vieille chanoinesse de Rudolstadt, dont il ose se dire le neveu, et dont, à coup sûr, il eût capté l'héritage, si, au moment de faire son testament en sa faveur, la pauvre dame, tombée en enfance, n'eût été délivrée de son obsession par des gens de bien dévoués à sa famille. On l'a arrêté, et on a fort bien fait. Je conçois votre chagrin, mais je n'y puis porter remède. On instruit le procès. S'il est reconnu que cet homme, comme je voudrais le croire, est aliéné, on le placera dans un hôpital, où vous pourrez le voir et le soigner. Mais s'il n'est qu'un escamoteur, comme je le crains, il faudra bien le détenir un peu plus sévèrement, pour l'empêcher de troubler la possession de la véritable héritière des Rudolstadt, une baronne Amélie, je crois, qui, après quelques travers de jeunesse, est sur le point de se marier avec un de mes officiers. J'aime à me persuader, mademoiselle, que vous ignorez la conduite de votre mari, et que vous vous faites illusion sur son caractère: autrement je trouverais vos instances très-déplacées. Mais je vous plains trop pour vouloir vous humilier... Vous pouvez vous retirer.»

Consuelo vit qu'elle n'avait rien à espérer, et qu'en essayant de faire constater l'identité de Liverani et d'Albert de Rudolstadt, elle rendrait sa cause de plus en plus mauvaise. Elle se releva et marcha vers la porte, pâle et prête à s'évanouir. Marie-Thérèse, qui la suivait d'un œil scrutateur, eut pitié d'elle, et la rappelant:

«Vous êtes fort à plaindre, lui dit-elle d'une voix moins sèche. Tout cela n'est pas votre faute, j'en suis certaine. Remettez-vous, soignez-vous. L'affaire sera examinée consciencieusement; et si votre mari ne veut pas se perdre lui-même, je ferai en sorte qu'il soit considéré comme atteint de démence. Si vous pouvez communiquer avec lui, faites-lui entendre cela. Voilà le conseil que j'ai à vous donner.

—Je le suivrai, et je bénis Votre Majesté. Mais sans sa protection, je ne pourrai rien. Mon mari est enfermé à Prague, et je suis engagée au théâtre impérial de Vienne. Si Votre Majesté ne daigne m'accorder un congé et me délivrer un ordre pour communiquer avec mon mari qui est au secret...

—Vous demandez beaucoup! J'ignore si M. de Kaunitz voudra vous accorder ce congé, et s'il sera possible de vous remplacer au théâtre. Nous verrons cela dans quelques jours.