Enfin, Trenck fut mis en liberté, comme l'on sait, grâce à l'intervention de Marie-Thérèse, qui le réclama comme son sujet; et cette protection tardive lui fut acquise enfin par les soins du frotteur de la chambre de Sa Majesté, le même que notre Karl. Il y a, sur les ingénieuses intrigues de ce magnanime plébéien auprès de sa souveraine, des pages bien curieuses et bien attendrissantes dans les mémoires du temps.

Pendant les premières années de la captivité de Trenck, son cousin, le fameux Pandoure, victime d'accusations plus méritées, mais non moins haineuses et cruelles, était mort empoisonné, au Spielberg. À peine libre, Trenck le Prussien vint à Vienne réclamer l'immense succession de Trenck l'Autrichien. Mais Marie-Thérèse n'était point du tout d'avis de la lui rendre. Elle avait profité des exploits du pandoure, elle l'avait puni de ses violences, elle voulait profiter de ses rapines, et elle en profita en effet. Comme Frédéric II, comme toutes les grandes intelligences couronnées, tandis que la puissance de son rôle éblouissait les masses, elle ne se faisait pas faute de ces secrètes iniquités dont Dieu et les hommes demanderont compte au jour du jugement, et qui pèseront autant dans un plateau de la balance que les vertus officielles dans l'autre. Conquérants et souverains, c'est en vain que vous employez vos trésors à bâtir des temples: vous n'en êtes pas moins des impies, quand une seule pièce de cet or est le prix du sang et de la souffrance. C'est en vain que vous soumettez des races entières par l'éclat de vos armes: les hommes les plus aveuglés par le prestige de la gloire vous reprocheront un seul homme, un seul brin d'herbe froidement brisé. La muse de l'histoire, encore aveugle et incertaine, accorde presque qu'il est dans le passé de grands crimes nécessaires et justiciables; mais la conscience inviolable de l'humanité proteste contre sa propre erreur, en réprouvant du moins les crimes inutiles au succès des grandes causes.

Les desseins cupides de l'impératrice furent merveilleusement secondés par ses mandataires, les agents ignobles qu'elle avait nommés curateurs des biens du pandoure, et les magistrats prévaricateurs qui prononcèrent sur les droits de l'héritier. Chacun eut sa part à la curée. Marie-Thérèse crut se faire celle du lion; mais ce fut en vain que, quelques années plus tard, elle envoya à la prison et aux galères les infidèles complices de cette grande dilapidation: elle ne put rentrer complètement dans les bénéfices de l'affaire. Trenck fut ruiné, et n'obtint jamais justice. Rien ne nous a mieux fait connaître le caractère de Marie-Thérèse que cette partie des Mémoires de Trenck où il rend compte de ses entretiens avec elle à ce sujet. Sans s'écarter du respect envers la royauté, qui était alors une religion officielle pour les patriciens, il nous fait pressentir la sécheresse, l'hypocrisie et la cupidité de cette grande femme, réunion de contrastes, caractère sublime et mesquin, naïf et fourbe, comme toutes les belles âmes aux prises avec la corruption de la puissance absolue, cette cause anti-humaine de tout mal, cet écueil inévitable contre lequel tous les nobles instincts sont fatalement entraînés à se briser. Résolue d'éconduire le plaignant, la souveraine daigna souvent le consoler, lui rendre l'espérance, lui promettre sa protection contre les juges infâmes qui le dépouillaient; et à la fin, feignant d'avoir échoué dans la poursuite de la vérité et de ne plus rien comprendre au dédale de cet interminable procès, elle lui offrit, pour dédommagement, un chétif grade de major et la main d'une vieille dame laide, dévote et galante. Sur le refus de Trenck, la matrimoniomane impératrice lui déclara qu'il était un fou, un présomptueux, qu'elle ne savait aucun moyen de satisfaire son ambition, et lui tourna le dos pour ne plus s'occuper de lui. Les raisons qu'on avait fait valoir pour confisquer la succession du pandoure avaient varié selon les personnes et les circonstances. Tel tribunal avait décidé que le pandoure, mort sous le poids d'une condamnation infamante, n'avait pas été apte à tester; tel autre, que s'il y avait un testament valide, les droits de l'héritier, comme sujet prussien, ne l'étaient pas; tel autre, enfin, que les dettes du défunt absorbaient au delà de la succession, etc. On éleva incident sur incident; on vendit maintes fois la justice au réclamant, et on ne la lui fit jamais[18].

Note 18: [(retour) ]

Nous rappellerons ici au lecteur, pour ne plus y revenir, le reste de l'histoire de Trenck. Il vieillit dans la pauvreté, occupa son énergie par la publication de journaux d'une opposition fort avancée pour son temps, et, marié à une femme de son choix, père de nombreux enfants, persécuté pour ses opinions, pour ses écrits, et sans doute aussi pour son affiliation aux sociétés secrètes, il se réfugia en France dans une vieillesse avancée. Il y fut accueilli avec l'enthousiasme et la confiance des premiers de la Révolution. Mais, destiné à être la victime des plus funestes méprises, il fut arrêté comme agent étranger à l'époque de la terreur et conduit à l'échafaud. Il y marcha avec une grande fermeté. Il s'était vu naguère préconisé et représenté sur la scène dans un mélodrame qui retraçait l'histoire de sa captivité et de sa délivrance. Il avait salué avec transport la liberté française. Sur la fatale charrette, il disait en souriant: «Ceci est encore une comédie.»

Il n'avait revu la princesse Amélie qu'une seule fois depuis plus de soixante ans. En apprenant la mort de Frédéric le Grand, il avait couru à Berlin. Les deux amants, effrayés d'abord à la vue l'un de l'autre, fondirent en larmes, et se jurèrent une nouvelle affection. L'abbesse lui ordonna de faire venir sa femme, se chargea de leur fortune, et voulut prendre une de ses filles auprès d'elle pour lectrice ou gouvernante; mais elle ne put tenir ses promesses: au bout de huit jours elle était morte!—Les Mémoires de Trenck, écrits avec la passion d'un jeune homme et la prolixité d'un vieillard, sont pourtant un des monuments les plus nobles et les plus attachants de l'histoire du siècle dernier.

Pour dépouiller et proscrire Albert, on n'eut pas besoin de tous ces artifices, et la spoliation s'opéra sans doute sans tant de façons. Il suffisait de le considérer comme mort, et de lui interdire le droit de ressusciter mal à propos. Albert n'avait bien certainement rien réclamé. Nous savons seulement qu'à l'époque de son arrestation, la chanoinesse Wenceslawa venait de mourir à Prague, où elle était venue pour se faire traiter d'une ophthalmie aiguë. Albert, apprenant qu'elle était à l'extrémité, ne put résister à la voix de son cœur, qui lui criait d'aller fermer les yeux à sa chère parente. Il quitta Consuelo à la frontière d'Autriche, et courut à Prague. C'était la première fois qu'il remettait le pied en Allemagne depuis l'année de son mariage. Il se flattait qu'une absence de dix ans, et certaines précautions d'ajustement l'empêcheraient d'être reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup de mystère. Il voulait obtenir sa bénédiction, et réparer, dans une dernière effusion d'amour et de douleur, l'abandon où il avait été forcé de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappée du son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle éprouvait, mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survécu en elle à la mémoire et à l'activité du raisonnement; elle le pressa dans ses bras défaillants en l'appelant son Albert bien-aimé, son fils à jamais béni. Le vieux Hanz était mort; mais la baronne Amélie, et une femme du Bœhmerwald qui servait la chanoinesse, et qui avait été autrefois garde-malade d'Albert lui-même, s'étonnèrent et s'effrayèrent de la ressemblance de ce prétendu médecin avec le jeune comte. Il ne paraît pourtant pas qu'Amélie l'eût positivement reconnu; nous ne voulons pas la croire complice des persécutions qui s'acharnèrent après lui. Nous ne savons pas quelles circonstances donnèrent l'éveil à cette nuée d'agents semi-magistrats, semi-mouchards, à l'aide desquels la cour de Vienne gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine la chanoinesse eut-elle exhalé son dernier souffle dans les bras de son neveu, que celui-ci fut arrêté et interrogé sur sa condition et sur les intentions qui l'avaient amené au chevet de la moribonde. On voulut voir son diplôme de médecin; il en avait un en règle; mais on lui contesta son nom de Liverani, et certaines gens se rappelèrent l'avoir rencontré ailleurs sous celui de Trismégiste. On l'accusa d'avoir exercé la profession d'empirique et de magicien. Il fut impossible de prouver qu'il eût jamais reçu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne Amélie, et ce fut sa perte. Irrité et poussé à bout par les investigations auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se déguiser, il avoua brusquement à sa cousine, dans un tête-à-tête observé, qu'il était Albert de Rudolstadt. Amélie le reconnut sans doute en ce moment; mais elle s'évanouit, terrifiée par un événement si bizarre. Dès lors l'affaire prit une autre tournure.

On voulut considérer Albert comme un imposteur; mais, afin d'élever une de ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dépouillé Trenck, s'acharnèrent à compromettre l'accusé, en lui faisant dire et soutenir qu'il était Albert de Rudolstadt. Une longue enquête s'ensuivit. On invoqua le témoignage de Supperville, qui, de bonne foi sans doute, se refusa à douter qu'il l'eût vu mourir à Riesenburg. On ordonna l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il n'avait pas été difficile d'y placer la veille. On persuada à sa cousine qu'elle devait lutter contre un aventurier résolu à la dépouiller. Sans doute on ne leur permit plus de se voir. On étouffa les plaintes du captif et les ardentes réclamations de sa femme sous les verrous et les tortures de la prison. Peut-être furent-ils malades et mourants dans des cachots séparés. Une fois l'affaire entamée, Albert ne pouvait plus réclamer pour son honneur et sa liberté qu'en proclamant la vérité. Il avait beau protester de sa renonciation à l'héritage, et vouloir tester à l'heure même en faveur de sa cousine, ou voulait prolonger et embrouiller le procès, et on y réussit sans peine, soit que l'impératrice fût trompée, soit qu'on lui eût fait entendre que la confiscation de cette fortune n'était pas plus à dédaigner que celle du pandoure. Pour y parvenir, on chercha querelle à Amélie elle-même, on revint sous main sur le scandale de son ancienne escapade, on observa son manque de dévotion, et on la menaça en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle n'abandonnait ses droits à une succession litigieuse. Elle dut le faire et se contenter de la succession de son père, qui se trouva fort réduite par les frais énormes qu'elle eut à payer pour un procès auquel on l'avait contrainte. Enfin le château et les terres de Riesenburg furent confisqués au profit de l'État, quand les avocats, les gérants, les juges et les rapporteurs eurent prélevé sur cette dépouille des hypothèques montant aux deux tiers de sa valeur.

Tel est notre commentaire sur ce mystérieux procès qui dura cinq ou six ans, et à la suite duquel Albert fut chassé des États autrichiens comme un dangereux aliéné, par grâce spéciale de l'Impératrice. À partir de cette époque, il est à peu près certain qu'une vie obscure et de plus en plus pauvre fut le partage des deux époux. Ils reprirent leurs plus jeunes enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusèrent tendrement de leur rendre les aînés, qui faisaient leur éducation sous les yeux et aux frais de ces fidèles amis. Consuelo avait irrévocablement perdu la voix. Il paraît trop certain que la captivité, l'inaction et la douleur des maux qu'éprouvait sa compagne avaient de nouveau ébranlé la raison d'Albert. Il ne paraît cependant point que leur amour en fût devenu moins tendre, leur âme moins fière et leur conduite moins pure. Les Invisibles avaient disparu sous la persécution. L'œuvre avait été ruinée, surtout par les charlatans qui avaient spéculé sur l'enthousiasme des idées nouvelles et l'amour du merveilleux. Persécuté de nouveau comme franc-maçon dans les pays d'intolérance et de despotisme, Albert dut se réfugier en France ou en Angleterre. Peut-être y continua-t-il sa propagande; mais ce dut être parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portèrent leurs fruits, n'eurent aucun éclat.

Ici il y a une grande lacune, à laquelle notre imagination ne peut suppléer. Mais un dernier document authentique et très-détaillé nous fait retrouver, vers l'année 1774, le couple errant dans la forêt de Bohême. Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera pour nous le dernier mot sur Albert et Consuelo; car ensuite de leur vie et de leur mort nous ne savons absolument rien.