Sans le vouloir, je fis tourner la conversation un peu au hasard.
«Maître, lui dis-je, vous venez de vous exprimer ainsi: La Trinité est mieux gravée au front des étoiles... Qu'entendez-vous par là? Je vois bien, comme dit la Bible, la gloire de Dieu reluire dans l'éclat des astres, mais je ne vois pas dans les astres une preuve de la loi générale de la vie que vous appelez Trinité.
—C'est, me répondit-il, que les sciences physiques sont encore trop peu avancées, ou plutôt, c'est que tu ne les a pas étudiées au point où elles sont aujourd'hui. As-tu entendu parler des découvertes sur l'électricité? Sans doute, car elles ont occupé l'attention de tous les hommes instruits. Eh bien, n'as-tu pas remarqué que les savants si incrédules, si railleurs, quand il s'agit de la Trinité divine, en sont venus, à propos de ces phénomènes, à reconnaître la Trinité? car ils disent eux-mêmes qu'il n'y a pas d'électricité sans chaleur et sans lumière, et réciproquement, en un mot, ils voient là trois en un, ce qu'ils ne veulent pas admettre de Dieu!»
Il commença alors à nous parler de la nature et de la nécessité de rattacher tous ses phénomènes à une loi générale.
«La vie, disait-il, est une; il n'y a qu'un acte de la vie. Il s'agit seulement de comprendre comment tous les êtres particuliers vivent par la grâce et l'intervention de l'Être universel sans être pour cela absorbés en lui.»
J'aurais été enchanté, pour mon compte, de l'entendre développer ce grand sujet. Mais depuis quelque temps Spartacus paraissait faire moins d'attention à ses paroles. Ce n'est pas qu'il n'y prît intérêt: mais la tension d'esprit du vieillard ne durerait pas toujours, et il voulait en profiter en le ramenant à son sujet favori.
Rudolstadt s'aperçut de cette sorte d'impatience.
«Tu ne me suis plus, lui dit-il; est-ce que la science de la nature te paraîtrait inabordable de la façon que je l'entends? Si c'est là ce que tu penses, tu te trompes. Je fais autant de cas que toi des travaux actuels des savants, tournés uniquement vers l'expérimentation. Mais, en continuant dans cette direction, on ne fera pas de la science, on ne fera que des nomenclatures. Je ne suis pas, au surplus, le seul à le croire. J'ai connu en France un philosophe que j'ai beaucoup aimé, Diderot, qui s'écriait souvent, à propos de l'entassement des matériaux scientifiques sans idée générale: C'est tout au plus une œuvre de tailleur de pierres, mais je ne vois là ni un édifice, ni un architecte. Sache donc que tôt ou tard la doctrine aura affaire avec les sciences naturelles; il faudra bâtir avec ces pierres. Et puis, crois-tu que les physiciens puissent aujourd'hui véritablement comprendre la nature? Dépouillée par eux du Dieu vivant qui la remplit, peuvent-ils la sentir, la connaître? Ils prennent, par exemple, la lumière pour de la matière, le son pour de la matière, quand c'est la lumière et le son...
—Ah! s'écria Spartacus, en l'interrompant, ne croyez pas que je repousse vos intuitions sur la nature. Non, je sens qu'il n'y aura de science véritable que par la connaissance de l'unité divine et de la similitude parfaite de tous les phénomènes. Mais vous nous ouvrez tous les chemins, et je tremble en pensant que bientôt vous allez vous taire. Je voudrais que vous me fissiez faire quelques pas avancés dans une de ces routes.