La Porporina reprit son récit en ces termes:

«J'ai déjà raconté à madame de Kleist, lorsqu'elle m'a fait l'honneur de venir chez moi pour la première fois, que j'avais été séparée du Porpora en arrivant de Bohême, à la frontière prussienne. J'ignore encore aujourd'hui si le passe-port de mon maître n'était pas en règle, ou si le roi avait devancé notre arrivée par un de ces ordres dont la rapidité tient du prodige, pour interdire au Porpora l'entrée de ses États. Cette pensée, peut-être coupable, m'était venue d'abord; car je me souvenais de la légèreté brusque et de la sincérité frondeuse que le Porpora avait mises à défendre l'honneur de Trenck et à blâmer la dureté du roi, lorsqu'à un souper chez le comte Hoditz, en Moravie, le roi, se donnant pour le baron de Kreutz, nous avait annoncé lui-même la prétendue trahison de Trenck et sa réclusion à Glatz...

—En vérité! s'écria la princesse; c'est à propos de Trenck que maître Porpora a déplu au roi?

—Le roi ne m'en a jamais reparlé, et j'ai craint de l'en faire souvenir. Mais il est certain que, malgré mes prières et les promesses de Sa Majesté, le Porpora n'a jamais été rappelé.

—Et il ne le sera jamais, reprit Amélie, car le roi n'oublie rien et ne pardonne jamais la franchise quand elle blesse son amour-propre. Le Salomon du Nord hait et persécute quiconque doute de l'infaillibilité de ses jugements; surtout quand son arrêt n'est qu'une feinte grossière, un odieux prétexte pour se débarrasser d'un ennemi. Ainsi, fais-en ton deuil, mon enfant, tu ne reverras jamais le Porpora à Berlin.

—Malgré le chagrin que j'éprouve de son absence, je ne désire plus le voir ici, Madame; et je ne ferai plus de démarches pour que le roi lui pardonne. J'ai reçu ce matin une lettre de mon maître qui m'annonce la réception d'un opéra de lui au théâtre impérial de Vienne. Après mille traverses, il est donc enfin arrivé à son but, et la pièce va être mise à l'étude. Je songerais bien plutôt désormais à le rejoindre qu'à l'attirer; mais je crains fort, de ne pas être plus libre de sortir d'ici que je n'ai été libre de n'y pas entrer.

—Que veux-tu dire?

—A la frontière, lorsque je vis que l'on forçait mon maître à remonter en voiture et à retourner sur ses pas, je voulus l'accompagner et renoncer à mon engagement avec Berlin. J'étais tellement indignée de la brutalité et de l'apparente mauvaise foi d'une telle réception, que j'aurais payé le dédit en travaillant à la sueur de mon front, plutôt que de pénétrer plus avant dans un pays si despotiquement régi. Mais au premier témoignage que je donnai de mes intentions, je fus sommée par l'officier de police de monter dans une autre chaise de poste qui fut amenée et attelée en un clin d'œil; et comme je me vis entourée de soldats bien déterminés à m'y contraindre, j'embrassai mon maître, en pleurant, et je pris le parti de me laisser conduire à Berlin, où j'arrivai, brisée de fatigue et de douleur, à minuit. On me déposa tout près du palais, non loin de l'Opéra, dans une jolie maison appartenant au roi, et disposée de manière à ce que j'y fusse logée absolument seule. J'y trouvai des domestiques à mes ordres et un souper tout préparé. J'ai su que M. de Poelnitz avait reçu l'ordre de tout disposer pour mon arrivée. J'y étais à peine installée, lorsqu'on me fit demander de la part du baron de Kreutz si j'étais visible. Je m'empressai de le recevoir, impatiente que j'étais de me plaindre à lui de l'accueil fait au Porpora, et de lui en demander la réparation. Je feignis donc de ne pas savoir que le baron de Kreutz était Frédéric II. Je pouvais l'ignorer. Le déserteur Karl, en me confiant son projet de l'assassiner, comme officier supérieur prussien, ne me l'avait pas nommé, et je ne l'avais appris que de la bouche du comte Hoditz, après que le roi eut quitté Roswald. Il entra d'un air riant et affable que je ne lui avais pas vu sous son incognito. Sous son pseudonyme, et en pays étranger, il était un peu gêné. A Berlin, il me sembla avoir retrouvé toute la majesté de son rôle, c'est-à-dire la bonté protectrice et la douceur généreuse dont il sait si bien orner dans l'occasion sa toute-puissance. Il vint à moi en me tendant la main et en me demandant si je me souvenais de l'avoir vu quelque part. «Oui, monsieur le baron, lui répondis-je, et je me souviens que vous m'avez offert et promis vos bons services à Berlin, si je venais à en avoir besoin.» Alors je lui racontai avec vivacité ce qui m'était arrivé à la frontière, et je lui demandai s'il ne pouvait pas faire parvenir au roi la demande d'une réparation pour cet outrage fait à un maître illustre et pour cette contrainte exercée envers moi.»—Une réparation! répondit le roi en souriant avec malice, rien que cela? M. Porpora voudrait-il appeler en champ clos le roi de Prusse! et mademoiselle Porporina exigerait peut-être qu'il mît un genou en terre devant elle!

Cette raillerie augmenta mon dépit: «Votre Majesté peut ajouter l'ironie à ce que j'ai déjà souffert, répondis-je, mais j'aimerais mieux avoir à la bénir qu'à la craindre.»

Le roi me secoua le bras un peu rudement: «Ah! vous jouez aussi au plus fin, dit-il en attachant ses yeux pénétrants sur les miens: je vous croyais simple et pleine de droiture, et voilà que vous me connaissiez parfaitement bien à Roswald?»—Non, Sire, répondis-je, je ne vous connaissais pas, et plût au ciel que je ne vous eusse jamais connu!—«Je n'en puis dire autant, reprit-il avec douceur; car sans vous, je serais peut-être resté dans quelque fossé du parc de Roswald. Le succès des batailles n'est point une égide contre la balle d'un assassin, et je n'oublierai jamais que si le destin de la Prusse est encore entre mes mains, c'est à une bonne petite âme, ennemie des lâches complots que je le dois. Ainsi, ma chère Porporina, votre mauvaise humeur ne me rendra point ingrat. Calmez-vous, je vous prie, et racontez-moi bien ce dont vous avez à vous plaindre, car jusqu'ici je n'y comprends pas grand'chose.»