—Tu es discrète, tu as raison. Eh bien, c'est une personne distinguée?
—Extrêmement, et fort bonne au fond, quoiqu'elle soit un peu vaine des soins et des leçons de M. le marquis, et qu'elle regarde un peu du haut de sa grandeur, les artistes, ses confrères.
—Elle serait fort humiliée, si elle savait qui tu es. Le nom de Rudolstadt est un des plus illustres de la Saxe, et celui de d'Argens n'est qu'une mince gentilhommerie provençale ou languedocienne. Et madame de Cocceï, comment est-elle? la connais-tu?
—Comme, depuis son mariage, mademoiselle Barberini ne danse plus à l'Opéra, et vit à la campagne le plus souvent, j'ai eu peu d'occasions de la voir. C'est de toutes les femmes de théâtre celle pour qui j'éprouvais le plus de sympathie, et j'ai été invitée souvent par elle et par son mari à aller les voir dans leurs terres; mais le roi m'a fait entendre que cela lui déplairait beaucoup, et j'ai été forcée d'y renoncer, sans savoir pourquoi je subissais cette privation.
—Je vais te l'apprendre. Le roi a fait la cour à mademoiselle Barberini, qui lui a préféré le fils du grand chancelier, et le roi craint pour toi le mauvais exemple. Mais parmi les hommes, ne t'es-tu liée avec personne?
—J'ai beaucoup d'amitié pour M. François Benda, le premier violoniste de Sa Majesté. Il y a des rapports entre sa destinée et la mienne. Il a mené la vie de zingaro dans sa jeunesse, comme moi dans mon enfance; comme moi, il est fort peu enivré des grandeurs de ce monde, et il préfère la liberté à la richesse. Il m'a raconté souvent qu'il s'était enfui de la cour de Saxe pour partager la destinée errante, joyeuse et misérable des artistes de grand chemin. Le monde ne sait pas qu'il y a sur les routes et dans les rues des virtuoses d'un grand mérite. Ce fut un vieux juif aveugle qui fit, par monts et par vaux, l'éducation de Benda. Il s'appelait Loebel, et Benda n'en parle qu'avec admiration, bien qu'il soit mort sur une botte de paille, ou peut-être même dans un fossé. Avant de s'adonner au violon, M. Franz Benda avait une voix superbe, et faisait du chant sa profession. Le chagrin et l'ennui la lui firent perdre à Dresde. Dans l'air pur de la vagabonde liberté, il acquit un autre talent, son génie prit un nouvel essor; et c'est de ce conservatoire ambulant qu'est sorti le magnifique virtuose dont Sa Majesté ne dédaigne pas le concours dans sa musique de chambre. George Benda, son plus jeune frère, est aussi un original plein de génie, tour à tour épicurien et misanthrope. Son esprit fantasque n'est pas toujours aimable, mais il intéresse toujours. Je crois que celui-là ne parviendra pas à se ranger comme ses autres frères, qui tous portent avec résignation maintenant la chaîne dorée du dilettantisme royal. Mais lui, soit parce qu'il est le plus jeune, soit parce que son naturel est indomptable, parle toujours de prendre la fuite. Il s'ennuie de si bon cœur ici, que c'est un plaisir pour moi de m'ennuyer avec lui.
—Et n'espères-tu pas que cet ennui partagé amènera un sentiment plus tendre? Ce ne serait pas la première fois que l'amour serait né de l'ennui.
—Je ne le crains ni ne l'espère, répondit Consuelo; car je sens que cela n'arrivera jamais. Je vous l'ai dit, chère Amélie, il se passe en moi quoique chose d'étrange. Depuis qu'Albert n'est plus, je l'aime, je ne pense qu'à lui, je ne puis aimer que lui. Je crois bien, pour le coup, que c'est la première fois que l'amour est né de la mort, et c'est pourtant ce qui m'arrive. Je ne me console pas de n'avoir pas donné du bonheur à un être qui en était digne, et ce regret tenace est devenu une idée fixe, une sorte de passion, une folie peut-être!
—Cela m'en a un peu l'air, dit la princesse. C'est du moins une maladie... Et pourtant c'est un mal que je conçois bien et que j'éprouve aussi; car j'aime un absent que je ne reverrai peut-être jamais: n'est-ce pas à peu près comme si j'aimais un mort?... Mais, dis-moi, le prince Henri, mon frère, n'est-il pas un aimable cavalier?
—Oui, certainement.