—C'est vrai, dit le roi en prenant la main de la jeune fille dans la sienne; l'œil est fixe, la bouche décolorée. Faites-lui prendre des gouttes d'Hoffmann, que diable! Je craignais que ce ne fût une scène de comédie, je me trompais. Cette fille est fort malade. Elle n'est ni méchante, ni capricieuse, n'est-ce pas, monsieur Porporino? Personne ne lui a fait de chagrin ce soir? Personne n'a jamais eu à se plaindre d'elle, n'est-ce pas?
—Sire, ce n'est pas une comédienne, répondit Porporino, c'est un ange.
—Rien que cela! En êtes-vous amoureux?
—Non, Sire, je la respecte infiniment; je la regarde comme ma sœur.
—Grâce à vous deux et à Dieu, qui ne damne plus les comédiens, mon théâtre va devenir une école de vertu! Allons, la voilà qui revient un peu. Porporina, est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
—Non, Monsieur, répondit la Porporina en regardant d'un air effaré le roi qui lui frappait dans les mains.
—C'est peut-être un transport au cerveau, dit le roi; vous n'avez pas remarqué qu'elle fût épileptique?
—Oh! Sire, jamais! ce serait affreux, répondit le Porporino, blessé de la manière brutale dont le roi s'exprimait sur le compte d'une personne si intéressante.
—Ah! tenez, ne la saignez pas, dit le roi en repoussant le médecin qui voulait s'armer de sa lancette; je n'aime pas à voir froidement couler le sang innocent hors du champ de bataille. Vous n'êtes pas des guerriers, vous êtes des assassins, vous autres! laissez-la tranquille; donnez-lui de l'air. Porporino, ne la laissez pas saigner; cela peut tuer, voyez-vous! Ces messieurs-là ne doutent de rien. Je vous la confie. Ramenez-la dans votre voiture, Poelnitz! Enfin vous m'en répondez. C'est la plus grande cantatrice que nous ayons encore eue, et nous n'en retrouverions pas une pareille de si tôt. A propos, qu'est-ce que vous me chanterez demain, monsieur Conciolini?»
Le roi descendit l'escalier du théâtre avec le ténor en parlant d'autre chose, et alla se mettre à souper avec Voltaire, La Mettrie, d'Argens, Algarotti et le général Quintus Icilius.