Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front... C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre.

(Il s'enfuit.)

SATAN, riant.

Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes. Je t'aiderai à dessécher ton cœur et à développer par de fécondes imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est l'amen du diable, messeigneurs les hommes!

LE TOAST

En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de cette historiette.)

Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes mœurs et de mêmes climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.

Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà; déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes, cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à commenter.

Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à s'apercevoir des attraits de sa femme.

Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui serraient le cœur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé, fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.