Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes.

Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle n'avait fait aucune attention à lui.

Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier, perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée, une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent qu'œillades meurtrières et soupirs à la dérobée.

Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur, lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance. Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la pluie augmentait le mérite de sa démarche.

La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient aller au Tuileries avec un bougeoir à la main.

Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville.

En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante: à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois, apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles, jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez elle.

Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le parcourut: c'était la lune rousse qui commençait.

Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue, et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque soir.

Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit: