Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri; elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas de crier à tue-tête.
Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était perdue, son règne était passé.
Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui, que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque, prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour y pleurer à chaudes larmes!
Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde, et quarante ans à vivre avec une dent de moins.
La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur.
LE CONTREBANDIER
HISTOIRE LYRIQUE
La chanson du Contrebandier est populaire en Espagne; cependant, bien qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum national de toutes les tiranas espagnoles, elle n'est pas, comme les autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de Bug-Jargal a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de l'Europe la grâce énergique et tendre des boleros et des tiranillas. Parmi les plus goûtées, le Contrabandista fut celle que chantait avec le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force, les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, que son attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les traduire mot à mot.
L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à là fin de toutes les tiranas, et qui, ordinairement mélancolique et lente, s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du Contrebandier est un véritable sonsonete; il se perd, sous son mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa coplita dans l'abîme.
Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du Contrebandier. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de contrebandier est l'idéal. Le aye, jaleo, ce aye intraduisible qui embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse, semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.