Viens, serviteur qui m'as bercé, verse-moi le vin généreux de mes collines. Tout à l'heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l'ivresse me fera bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore une fois, comme jadis: «Il faut aller dormir, mon enfant.»
LES AMIS (Chœur).
Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidèle. Que son front austère se déride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non moins beau, plus aimable, et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois, vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa couche et reste à table avec nous jusqu'au jour.
UN CONVIVE (Air).
O toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe? pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé les lèvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s'en va ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse.
LES AMIS (Chœur).
Buvez, nos femmes, nos sœurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que les traîtres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques. Vous qui n'avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours d'avril, l'onde s'échappe abondante et limpide des flancs glacés de la montagne.
LES FEMMES (Chœur).
Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans l'âme qui ne puisse arriver jusqu'à nos lèvres. Et, d'ailleurs, si nous disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en souviendriez plus demain.
TOUS.