Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner, lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal; mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs, puisqu'elle me réclame.—Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son âme?—L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.—Mettez l'enfant dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son cœur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons, viens!—Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel, à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces mots: «La mort, c'est l'espérance.»
LUPO LIVERANI
DRAME EN TROIS ACTES
PRÉFACE
En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui est absous dès qu'il est avoué.
C'est en lisant el Condenado por desconfiado, de Tirso de Molina, que je me suis mis très-involontairement à écrire Lupo Liverani sur la même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou religieux, dramatique ou burlesque.
De ce que le sujet du Damné de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le monde.
Voici ce que dit du Damné pour manque de foi ou du Damné pour doute—le titre même du drame est intraduisible,—M. Alphonse Royer, dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:
«C'est un véritable auto, c'est-à-dire un drame religieux selon les croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes, dans son drame religieux intitulé el Rufian dichoso, a aussi mis en œuvre ce dogme de la grâce efficace.»
La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la grâce prévenante, le pouvoir prochain, la grâce suffisante et la grâce efficace, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais nous la cherchons toujours.