XI

»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique, soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.»

XII

En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de l'audace du chien.

XIII

Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les fées redoutent le plus.

XIV

La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret de la coupe d'immortalité.

XV

«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant. Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les animaux ou de leur disputer l'œuf, le lait et le miel, ou seulement les plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais entrer la mort dans notre sanctuaire?