QUINTANA.

En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.

ANGELO.

C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour notre dîner.

QUINTANA, à part.

Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il sort.)

SCÈNE III.

ANGELO.

Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour! Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!... Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce monde pour me racheter!—Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me repousse.—Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard, pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!—Allons, je la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant la madone.)

SCÈNE IV.