—J'en conviens; mais, vous-même, vous voilà ici cherchant un beau ciel et de beaux sites?

—Oui, je les cherche, et je trouve un ciel gris et des sites très au-dessous de leur réputation. Maintenant que je me rappelle certains aspects des environs de Marseille, où vous n'avez pas voulu me suivre, je me demande si ce que j'ai vu de la Provence n'est pas infiniment plus beau que ce que je vois de l'Italie. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai pas encore rencontré ici une aussi belle journée que celle que j'ai passée sur les hauteurs de Saint-Joseph, et cependant c'était jour de mistral. Tout à l'heure, dans la gorge boisée de Marino, ajoutai-je, je vous disais que j'avais été élevé dans des ravins cent fois plus pittoresques, et que cette gorge rocailleuse, avec son ruisseau maigre et son village perché sur la colline, me paraissaient jolis, mais tout petits.

—Mais la tristesse de ce site, mais son caractère à nul autre semblable?

—Il n'est pas un coin de l'univers, si vulgaire qu'il paraisse, qui n'ait son caractère unique au monde, pour qui est disposé à le comprendre ou à le sentir. Mais avouez que l'imagination est souvent pour beaucoup dans nos impressions, et que, si l'on ne vous disait pas que Marino est un ancien repaire de brigands, sur cette route de Terracine féconde en sujets de mélodrames; enfin, que, si vous rencontriez ce village et ce site sur un chemin de fer, à vingt-cinq lieues de Paris, vous n'y feriez pas la moindre attention?

—J'en conviens de tout mon coeur. Il n'a pour moi des airs de drame et de roman que parce qu'il est sur la terre du roman et du drame. Donc, je suis un voyageur naïf, tandis que vous, avec votre prétention de voir les choses par elles-mêmes, et de ne les juger que par ce qu'elles sont, vous vous ôtez tout le plaisir qu'elles vous donneraient, si vous les acceptiez pour ce qu'elles paraissent ou pour ce qu'elles rappellent.

Tout en cheminant, à grand renfort d'éperons, pour soutenir le trot de nos montures, je me demandais si Brumières avait raison, et si, avec sa nature parisienne irréfléchie, à la fois moutonnière et fantaisiste, il n'était pas plus aisément satisfait, par conséquent plus heureux que moi. Après y avoir réfléchi et fait un notable effort pour suivre vos conseils, c'est-à-dire pour me rendre compte de moi-même, je fus en mesure de lui répondre.

Nous étions arrivés à l'Aricia, l'antique Aricia des Latins, aujourd'hui une toute petite bourgade gracieusement située. Nos chevaux se reposaient, et, appuyés sur le parapet d'un magnifique pont à trois rangées d'arches superposées, ouvrage moderne digne des anciens Romains, nous reprîmes la conversation. Ce site-là était vraiment bien joli. Le pont monumental remplit un profond ravin pour mettre de plain-pied la route d'Aricia à Albano. Il passe donc par-dessus tout un paysage vu en profondeur, et ce paysage est rempli par une forêt vierge jetée dans un abîme. Une forêt vierge fermée de murs, c'est là une de ces fantaisies que des princes peuvent seuls se passer. Il y a cinquante ans que la main de l'homme n'a abattu une branche et que son pied n'a tracé un sentier dans la forêt Chigi. Pourquoi? Chi lo sa? vous disent les indigènes.

Cela m'a rappelé ce que vous me racontiez d'un palais aux portes et aux fenêtres murées depuis vingt ans, sur le boulevard de Palma, à l'île Majorque, par suite d'une volonté testamentaire dont nul ne savait la cause. Il y a, dans ces contrées de vieille aristocratie omnipotente, des mystères qui défrayeraient nos romanciers, et qui excitent en vain nos imaginations inquiètes. Les murs se taisent, et les gens du pays s'étonnent moins que nous, habitués qu'ils sont à ne pas savoir la cause de faits bien plus graves dans leur existence sociale.

Au reste, ce caprice-là, qui serait bien concevable de la part d'un propriétaire artiste, est une agréable surprise pour l'artiste qui passe. Sur les flancs du ravin s'échelonnent les têtes vénérables des vieux chênes soutenant dans leur robuste branchage les squelettes penchés de leurs voisins morts, qui tombent en poussière sous une mousse desséchée d'un blanc livide. Le lierre court sur ces mines végétales, et, sous l'impénétrable abri de ces réseaux de verdure vigoureuse et de pâles ossements, un pêle-mêle de ronces, d'herbes et de rochers va se baigner dans un ruisseau sans rivages praticables. Si l'on n'était sur une grande route, avec une ville derrière soi, on se croirait dans une forêt du nouveau monde.

En fait d'arbres, je n'ai jamais rien vu d'aussi monstrueux que les chênes verts des galeries d'Albano. On appelle ainsi les chemins qui entourent cette localité célèbre en suivant une corniche faite de main d'homme, au-dessus de la plaine immense qui dentelle la Méditerranée. Ce pays du Latium est largement ouvert, fertile, plantureux et pittoresque. Je vous dirai, par le menu, ce qui manque à cette riche nature; mais je n'oublie pas que je suis sur le pont gigantesque d'Aricia, planant sur la forêt Chigi, et causant avec Brumières.