Un bruit, mystérieux s'empara de ma rêverie. C'était comme une plainte, ou plutôt comme un soupir harmonieux et plaintif de la voix humaine. Comme tout était désert autour de moi, j'eus quelque peine à découvrir la cause de ce bruit intermittent, toujours répète et toujours le même. Enfin, je m'assurai qu'il sortait de la galerie souterraine, où le bruit de mes pas m'avait empêché de, l'entendre quand j'y avais pénétré. J'y retournai. Ce n'était que le murmure d'une goutte d'eau filtrant de la voûte et tombant dans une petite flaque perdue dans les ténèbres. L'écho, du souterrain, lui donnait cette rare sonorité, qui ressemblait au gémissement d'une divinité captive et mourante, ou plutôt à l'âme de quelque vierge martyre s'exhalant sous l'horrible étreinte des bêtes du cirque.

En quittant cet, amphithéâtre, je suivis, dans le désert, un chemin jonché de mosaïques des marbres les plus précieux, de verroteries, de tessons de vases étrusques et de gravats de plâtre encore revêtus des tons de la fresque antique. Je ramassai un assez beau fragment de terre cuite, représentant le combat d'un lion et d'un dragon. Je dédaignai de remplir mes poches d'autres débris; il y en avait trop pour me tenter. La colline n'est qu'un amas de ces débris, et la pluie qui lave les chemins en met chaque jour à nu de nouvelles couches. Ce sol, quoique souvent fouillé en divers endroits, doit cacher encore des richesses.

Le plateau supérieur est une vaste bruyère. C'était jadis, probablement, le beau quartier de la ville, car ce steppe est semé de dalles on de moellons de marbre blanc. Le chemin était, sans doute, la belle rue patricienne. Des fondations de maisons des deux côtés attestent qu'elle était étroite, comme toutes celles des villes antiques. Au bout de cette plaine, le chemin aboutit au théâtre. Il est petit, mais d'une jolie coupe romaine. L'orchestre, les degrés de l'hémicycle sont entiers, ainsi que la base des constructions de la scène et les marches latérales pour y monter. L'avant-scène et les voies de dégagement nécessaires à l'action scénique sont sur place et suffisamment indiquées par leurs bases, pour faire comprendre l'usage de ces théâtres, la place des choeurs et même celle du décor.

Derrière le théâtre est une piscine parfaitement entière, sauf la voûte. On est là en pleine ville romaine. On n'a plus qu'à atteindre le faîte de la montagne pour trouver la partie pélagique, la ville de Télégone, fils d'Ulysse et de Circé.

Là, ces ruines prennent un autre caractère, un autre intérêt. C'est la cité primitive, c'est-à-dire la citadelle escarpée, repaire d'une bande d'aventuriers, berceau d'une société future. Les temples et les tombeaux des ancêtres y étaient sous la protection du fort. La montagne, semée de bases de colonnes qui indiquent l'emplacement des édifices sacrés, et bordée de blocs brute dont l'arrangement dessine encore des remparts, des poternes et des portes, s'incline rapidement vers d'autres gorges bientôt relevées en collines et en montagnes plus hautes. Ce sont les monts Albains. Dans une de ces prairies humides où paissent les troupeaux, était le lac Régille, on ne sait pas où précisément. Le sort de la jeune Rome, aux prises avec celui des antiques nationalités du Latium, a été décidé là, quelque part, dans ces agrestes solitudes. Soixante et dix mille hommes ont combattu pour être ou n'être pas, et le destin de Rome, qui, en ce terrible jour, écrasa les forces de trente cités latines, a passé sur l'agro Tusculan, comme l'orage, dont la trace est vite effacée par l'herbe et les fleurs nouvelles.

Vous savez l'histoire de Tusculum? Elle se résume en quelques mots comme celles de toutes les petites sociétés antiques du Latium: établissements hasardeux, quelquefois à main armée, sur des terres mal défendues, puis fortifiées par l'esprit d'association civique, par la fertilité du sol, et souvent par la situation inexpugnable; extension de l'association par la ligue avec les établissements voisins; affermissement de l'existence et commencements de civilisation, aussitôt que cessent le pillage et l'hostilité entre les membres de cette race d'aventuriers fondateurs de villes; puis, les grandes luttes contre l'ennemi commun, Rome, qui, née la dernière, grandit à pas de géant, comme un fléau vengeur des premières spoliations du sol antique; défaites tantôt partielles, tantôt générales de la confédération latine; alliances subies plutôt qu'acceptées avec le vainqueur; conspirations et révoltes, toujours écrasées par l'implacable droit du plus fort; effacement final des nationalités partielles, et fusion politique dans la grande nationalité romaine.

Mais c'est ici que l'histoire très-confuse de ces nationalités vaincues prendrait de l'intérêt si elle avait de plus grandes proportions, et si elle n'était bouleversée à chaque instant par le flot des invasions barbares. Ces peuples d'origines différentes, qui, tantôt, faisaient alliance avec les Romains contre leurs voisins, et tantôt revenaient à l'alliance naturelle contre Rome, conservèrent toujours un sentiment de patriotisme étroit, ou plutôt un secret orgueil de race qui leur fit même préférer le joug de l'étranger à celui de Home. Tusculum persista, jusqu'au XIIe siècle, à trahir en toute occasion la cause romaine, aimant mieux épouser celle des Allemands que celle des papes, comme si l'affront subi au lac de Régule n'eût pas été effacé après un millier d'années d'apparentes réconciliations. Enfin, les haine» du moyen âge rallumèrent, dans toute sa rudesse barbare, l'antique inimitié. Les Romains fondirent sur Tusculum, la pillèrent et la détruisirent de fond en comble sous le pontificat du pape Célestin III. Une circonstance caractéristique, c'est que le pape avait fait de l'abandon de la citadelle de Tusculum la condition du couronnement de l'empereur, et qu'à peine les Allemands étaient-ils sortis par une porte, les Romains entrèrent par l'autre, livrant cette pauvre ville à toutes les horreurs de la guerre. Et pourtant, Jésus avait passé dans l'histoire des hommes; ses autels avaient remplacé ceux des Némésis païennes. Le vainqueur ne s'appelait plus Furius, mais Célestin.

La société tusculane disparut avec sa ville, avec sa citadelle ses temples et ses théâtres. Les fugitifs se dispersèrent. Quelques-uns se groupèrent autour d'une chapelle située dans des bosquets naturels, sur les gradins inférieurs de leur montagne, et qu'on appelait la Madone des Feuillages (Frasche). De là le nom, de là la ville de Frascati; de là le dédain et l'aversion de tout véritable Frascatino pour Rome et ses habitants.

Tutti ladri! tutti birbanti! s'écrie à chaque instant la Tusculane Mariuccia, quand, on réveille le levain de, ses passions latines.

Et pourtant, la Mariuccia sait si peu l'histoire de son pays, qu'elle prend Lucullus pour un pape, et la villa Piccolomini pour le berceau de la race pélagique. Elle n'est jamais allée jusqu'à Tusculum, bien qu'il n'y ait guère plus d'une lieue de distance; mais elle a des dictons flétrissants pour toutes les autres villes du Latium, dictons qui semblent le reflet d'antiques traditions de rivalité, au temps où les Èques, les Sabins, les Albains, les Erniques et les Tusculans ravageaient, à tour de rôle, leurs établissements naissants, et s'enlevaient leurs troupeaux errants sur des terrains en litige.