—Celui-ci, reprit le pâtre, est esclave de son voeu, comme je suis esclave de ma pauvreté. Vous, vous êtes libre, et ce n'est ni au moine ni à moi de vous plaindre. Mais voilà que le soleil baisse. La bergerie est loin; il faut que je vous quitte. Reviendrez-vous ici?
—Certainement, quand ce ne serait que pour causer avec vous. Comment vous nommez-vous, pour que je vous appelle, si vous êtes dans une de ces gorges?
—Je m'appelle Onofrio. Et vous?
—Valreg. Au revoir!
Nous nous serrâmes la main et je redescendis vers le théâtre, regardant l'attitude pensive du moine qui s'était arrêté au milieu des ruines. Le coucher du soleil était admirable. Ces terrains, à coupures brusques et à plateaux superposés couverts de verdure, prenaient des tons éblouissants éclairés ainsi de reflets obliques. Les courts gazons brillaient tantôt comme l'émeraude et tantôt comme la topaze. Au loin, la mer était une zone d'or pâle sous un ciel de feu clair et doux. Les montagnes lointaines étaient d'un ton si fin, qu'on les eût prises pour des nuages, tandis que les déchirures et les ruines des premiers plans accusaient nettement leurs masses noires sur le sol brillant. Le moine, immobile comme une colonne, projetait une ombre gigantesque.
Je passai tout près de lui, comptant qu'il me tendrait la main, et que, pour un sou, j'aurais de lui quelque parole qui serait le résultat de sa méditation. Mais, soit qu'il n'appartint pas à un ordre mendiant, soit qu'il eût peur de se trouver seul avec un inconnu dans ce lieu désert, il me regarda avec méfiance et appuya la main sur son bâton. Ce geste m'étonna, et je le saluai pour le tranquilliser. Il me rendit mon salut, mais se détourna de manière à me cacher sa figure, qui m'avait paru belle et fortement caractérisée.
Je passai outre, non sans me retourner pour me rendre compte de l'inquiétude de cet homme, dont le voeu de pauvreté devrait être au moins une source d'insouciance et de sécurité. Il avait disparu précipitamment vers les gradins de l'hémicycle.
Je m'en allai, pensant aux paroles naïves et sensées du pâtre philosophe: «Le plus grand bonheur de l'homme, c'est la liberté d'aimer».
En effet, tout le monde n'a pas cette liberté. Et moi qui la possède, j'ai déjà laissé passer des années qui eussent pu être pleines de bonheur. A quoi les ai-je employées? A interroger mes forces, mon intelligence, mon avenir, et à sacrifier à cette attente de l'inconnu les plus beaux jours de ma jeunesse. Moi qui me croyais parfois un peu plus sage que mon siècle, j'ai fait comme lui: j'ai lâché la proie pour l'ombre, le certain pour le douteux, le temps qui s'écoulait pour un temps qui ne sera peut-être pas. Qu'est-ce que cette chimère du travail, ce besoin de développer l'intelligence au détriment des forces du coeur? Ne les use-t-on pas à les laisser dans l'inaction? Et pourquoi, pour qui cette tension de la volonté vers un but aussi incertain que le talent? Comment se fait-il que je n'aie pas encore rencontré l'amour sur mon chemin? Est-ce parce que je suis plus difficile, plus exigeant qu'un autre? Non, car mon idéal a toujours été vague en moi-même. Je ne me suis jamais fait le portrait de la femme à qui je dois me livrer sans réserve. Je me promettais de la reconnaître en la rencontrant; mais je ne me disais pas qu'elle dût être grande ou petite, blonde ou brune.
—Elle viendra, me disais-je, quand je serai digne d'être aimé; c'est-à-dire quand j'aurai fait de grands efforts de courage, de patience et de sobriété pour être tout ce que je puis être en ce monde.