Quoique jusque-là, j'eusse résisté au désir de lord B*** en refusant d'aller demeurer chez lut, je cédai à ses instances, n'y voyant plus d'inconvénients, et pensant qu'il y en aurait, au contraire, à paraître fuir son hospitalité.

J'employai le reste du voyage a le sermonner sur son désespoir bachique, et à le supplier de renoncer à ce funeste moyen de combattre le dégoût de la vie.

—Aimez-vous donc mieux, disait-il, que je me brûle la cervelle, un jour que le spleen sera trop violent?

Cependant il avouait qu'après avoir eu recoure à ce contrespleen pendant quelques jours, il retombait dans une tristesse plus profonde et contre laquelle il sentait en lui-même moins de force pour réagir. Il parut surpris et touché de l'intérêt avec lequel je le prêchais.

—Vous avez donc encore de l'amitié pour moi? me dit-il; je croyais vous avoir paru si ennuyeux et si nul, que vous quittiez Rome à cause de moi plus encore qu'à cause de Rome. Eh bien! puisque j'ai un ami en ce monde, je tâcherai de ne pas devenir indigne de son estime, et je sens bien que cela m'arriverait si je cédais à la tentation de m'abrutir.

—Il faut faire plus que de tâcher, il faut vouloir.

J'obtins de lui la promesse formelle, et sur l'honneur, qu'il passerait un mois entier sans boire. Je ne pus obtenir davantage.

Nous approchions de Rome, lorsque nous vîmes déboucher devant nous, sur la route, trois cavaliers dans un nuage, non de poussière, il pleuvait toujours, mais de sable liquide soulevé par le pied des chevaux. J'eus quelque peine à reconnaître-miss Medora en amazone, mouillée, crottée, jaunie, jusque sur son voile et ses cheveux, par cette bouillie des chemins de traverse où elle semblait clapoter avec délices. Cela ne l'empêchait pas d'être admirablement belle avec sa figure animée et son attitude impérieuse.

Les Anglaises que je vois ici montent bien à cheval; mais presque toujours elles sont mal arrangées et manquent de grâce. Medora, qui n'est qu'à moitié Anglaise, est admirablement souple et bien posée. Son vêtement de cheval dessinait sa belle taille, et elle maniait sa monture ardente et magnifique avec une maestria véritable. Le cousin est un Anglais blond vif, avec beaucoup de barbe et une riche chevelure séparée en deux masses, rigidement égale, par une raie qui va du milieu du front à la nuque. Il est d'une incontestable et splendide beauté, comme lignes et comme ton; mais je ne sais comment il se fait que, pour nos yeux français, la plupart des Anglais, quelque beaux qu'ils puissent être, ont toujours quelque chose de singulier qui tourne au comique; je ne sais quelle gaucherie type dans la physionomie ou dans l'habillement, qui ne s'efface pas, même après beaucoup d'années passées sur te continent.

Derrière ce beau couple, au galop trottaient, avec autant d'agilité que de disgrâce, deux laquais de pure race anglaise. Tout cela passa près de nous comme la foudre, sans que la belle Medora daignât tourner la tête de notre côté, bien que Buffalo, perché sur le siège et aboyant de tous ses poumons, rendît notre véhicule assez reconnaissable.