Le casino aérien dont je vous ai parlé auparavant, et qui est à l'autre extrémité du grand pavillon, gardera son nom de casino. Je devrais rappeler la damnation, perdizione. Je ne sais pourquoi cette petite terrasse retranchée, d'où l'on voit sans être vu, ces clochetons païens et ces petites fenêtres qui regardent dans les yeux les unes des autres, ont l'air de raconter une aventure galante, cachée là sous prétexte de bréviaire.
Si ces vieux murs pouvaient parler, ils révéleraient peut-être bien plus d'intrigues que je ne leur en attribue. Dans tous les cas, ils ont un air de chronique à la fois sinistre et licencieuse, et il m'est bien permis d'en faire, dans ma pensée, le théâtre de romans quelconques.
Le Pianto a cela de particulier qu'il est difficile, à première vue, de fixer, sur un plan imaginaire, le point exact où il est situé. C'est peut-être le noyau primitif de toute la construction. C'est peut-être tout uniment une petite cour intérieure nécessaire pour aérer les appartements, qui ne remplissent pas, comme ceux du milieu, tout l'énorme vaisseau du pavillon central. Des fenêtres d'un style plus ancien que le reste, et en partie murées remplissent ses parois supérieures. Celles qui s'enfoncent sous la galerie du cloître sont mystérieusement closes, et j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé l'entrée des appartements qu'elles éclairaient. On n'arrive à ce cloître que par des détours dont je ne me rends pas encore un compte exact.
J'ai trouvé, malgré l'obscurité, car la plupart des ouvertures extérieures sont murées au nord, le milieu de l'édifice. C'est une salle d'entrée, ou plutôt une cour voûtée, dans laquelle pénétraient, je crois, les voitures et les cavaliers. L'immense porte est murée également. Je l'ai cherchée au dehors et retrouvée au milieu de la plus belle terrasse qu'il soit possible d'imaginer. Je dis belle quant à la situation et l'étendue. C'est un immense hémicycle dentelé d'un parapet de marbre et d'une riche balustrade en partie rompue aujourd'hui. Au milieu s'élève, en champignon, une lourde fontaine dont la vasque brisée est à sec; une partie des eaux errantes se perdent au hasard dans les fondations; le reste s'échappe en dehors, dans une grande niche située au bas du talus monumental de la terrasse.
Mais l'ornement le plus bizarre de cette terrasse, que, pour me conformer à l'usage de la localité, j'appellerai le terrazzone (la grande terrasse), consiste en quatre colonnes gigantesques déjetées par les boulets et surmontées de girouettes et de croix papales brisées ou tordues, ces colonnes qui sont les tuyaux des cheminées de cuisines pantagruélesques situées sous la terrasse même, et probablement de plain-pied avec le bas de l'escalier du Pianto, ont la forme de télescopes démesurés et portent, en guise de couronnement, des masques grimaçants qui vomissaient la fumée des festins, bien loin au-dessus des cimes des arbres du parc.
Tout cela est d'un goût par trop italien de la décadence; mais c'est d'un fastueux étrange, et la situation est splendide. C'est la même vue découverte et incommensurable que j'ai de ma fenêtre à Piccolomini; mais l'oeil va plus loin encore, parce qu'on est à un mille plus haut, et c'est plus beau, parce qu'au lieu des masures de Frascati pour repoussoir de premier plan, on a une riche étendue de jardins plantureux d'un grand style. L'allée de cyprès, en pente rapide, qui, du bas du terrazzone, traverse tout ce domaine, parallèlement au stadone de chênes verts en berceaux qui descend à la villa Taverna, est véritablement monumentale. Ces arbres ont quelque chose comme quatre-vingts ou cent pieds de haut. Leur tige est un faisceau de colonnettes grêles autour d'un pivot central. C'est bizarre, c'est humide, noir et sépulcral, au milieu du paysage, je ne dirai pas le plus riant, car le steppe de Rome n'est jamais gai, mais le plus étincelant qu'il soit possible d'imaginer.
Mais le Pianto, avec ses festons de ronces et de vignes sauvages qui pendent des crevasses ou qui se traînent sur les débris de sculptures entassés en désordre, est mon petit coin de prédilection. Les étroites dimensions du tableau assez théâtral qu'il présente donnent le sentiment d'une sécurité profonde. Il me semble, seul comme je suis, et enterré vivant dais ces massifs d'architecture où ne pénètre pas le moindre bruit du dehors, que l'on pourrait vivre et mourir là, de bonheur ou de désespoir, sans que personne s'en inquiétât. Certes, à l'heure qu'il est, quelque isolé que vous me supposiez, vous ne pouvez vous représenter une cachette aussi secrète et une solitude aussi absolue que celle d'où je vous écris, au crayon, sur un album ad hoc.
A Tivoli, j'avais déjà rêvé une solitude à deux, une retraite à jamais cachée, dans la galerie taillée au coeur du roc qui domine la cascade. Certes, c'était mille fois plus beau que la ruine muette et sourde où me voilà enfoui; mais je ne désire plus Tivoli: la folle Medora et la fièvre m'en ont fait un souvenir pénible; et, d'ailleurs, l'amour vrai n'a pas tant besoin des splendeurs de la nature. Il aime l'ombre et le silence. Le chant terrible des cataractes me gênerait aujourd'hui, s'il me dérobait une des paroles de ma bien-aimée.
Puisque je suis là à vous parler d'elle, il faut que je vous raconte qu'hier au soir, m'en retournant par la pluie à Piccolomini, pluie que, du reste, je ne recevais guère, car ces stradoni d'yeuses antiques sont de véritables voûtes de feuilles persistantes et de monstrueuses branches entrelacées, j'entendis partir, de la villa Taverna, un bruit de voix et de rires où il me semblait reconnaître le rire et la voix de Daniella. J'avais à remettre à Olivia la majestueuse clef de Mondragone, et je vis cette aimable femme à une fenêtre de rez-de-chaussée des bâtiments de service qu'elle occupe avec sa famille. Elle me fit signe d'approcher, et me montra, dans la grande salle où Daniella a établi son atelier de stiratura, un bal improvisé. A la fin de leur journée de travail, les ouvrières qu'elle emploie et les autres jeunes filles de la ferme et de la maison se livraient entre elles à la danse, en attendant qu'on leur servît le souper.
—C'est tous les jours ainsi, me dit Olivia, qui tenait le tambour de basque, unique orchestre de cette bande joyeuse, et qui le passa à une autre pour me parler;—la Daniella est folle de la danse, et, quand elle vient travailler ici, il faut, bon gré mal gré, que toutes nos filles sautent, ne fût-ce qu'un quart d'heure. Est-ce que vous n'avez pas encore vu danser la Daniella?