Elle partit pour me chercher à manger. Je ne voulais qu'un morceau de pain caché dans sa poche, pourvu qu'elle revint bien vite. Elle me promit de ne pas perdre le temps en inutiles gâteries.
Pendant son absence, j'explorai attentivement mon domicile. Il y faisait passablement froid; mais il y a une cheminée, et le bois ne manque pas dans les appartements en réparation. J'allai chercher une provision de copeaux, après m'être assuré; qu'il y avait chez moi des volets pleins qui me permettaient d'éclairer l'appartement sans que cette clarté fût aperçue du dehors. La nuit s'annonçait noire et pluvieuse comme celle d'hier.
—Quand elle sera tout à fait venue, me disais-je, les nuages qui rasent cette cime où me voilà niché, me permettront d'allumer mon feu sans crainte d'être trahi par la fumée.
J'étais devenu d'une extrême méfiance. Dès qu'il s'agissait de recevoir là ma chère compagne, je voulais qu'elle y fût en sûreté. Je me mis donc à faire la tour de ma forteresse, examinant les issues avec un soin minutieux. Il y en a deux principales au midi, tout près l'une de l'autre: celle de la grande cour et celle du parterre qui lui est parallèle; toutes sont en bois de charpente, traversées de lourds madriers et ferrées solidement. Sous tes bâtiments de la cour, à l'ouest, et sur le terrazzone, au nord, plusieurs ouvertures manquent de portes, et beaucoup de fenêtres sont sans menuiserie; en outre, toute la grande galerie de l'ouest est complètement à jour; mais toutes ces ouvertures sont situées à une hauteur considérable an-dessus du soi extérieur, à cause des gradins de la montagne, et toutes les portes de dégagement sont bouchées par des tas de moellons ou par des piles de bois de charpente qui braveraient un assaut. Tout cela est au moins à l'abri d'une surprise. Il n'y a pas une seule brèche qui ne soit hors de portée, à moins d'échelles de siège, dont je ne présume pas que Frascati soit bien riche. A supposer que l'on envoyât de la gendarmerie pour abattre une de ces clôtures, cela ne pourrait pas se passer sans un grand bruit; les assiégés auraient tout le temps de déguerpir d'un autre côté et de se cacher dans une de ces mille retraites qu'offrait les montagnes, les ruines, les couvents et les bois voisins. Ce pays semble disposé tout exprès pour que jamais le pouvoir officiel ne puisse avoir raison de ceux qui veulent se soustraire à ses volontés, et la preuve, c'est que le brigandage y règne en tout temps et y semble indestructible.
Je faisais ces réflexions en traversant la petite galerie sombre du Pianto. La nuit était venue, et je m'arrêtais de temps en temps pour étudier tous les bruits étranges de ces ruines. Tantôt, c'étaient les cris aigus des oiseaux de proie cherchant un abri, tantôt des rafales de vent engouffrées sous les voûtes; mais, dans le Pianto, c'était un silence de mort, tant cette construction est isolée dans un épais massif d'architecture.
J'eus donc un tressaillement de joie en croyant entendre des pas sur l'escalier supérieur. Ce ne pouvait être que Daniella, dont le pied léger faisait crier le gravier sur tes dalles. Je m'élançai à sa rencontre; mais, en remontant à la salle du grand arceau (je donne des noms à tous ces lieux dont j'ignore l'histoire), je me trouvai seul dans les ténèbres. J'appelai à voix basse: ma voix se perdit comme dans une tombe. J'avançai en tâtonnant; je m'arrêtai au moment de passer dans une autre salle; j'écoutai encore: il me semblait que l'on marchait derrière moi et que l'on descendait l'escalier du Pianto, que je venais de remonter. Quelqu'un s'était croisé avec moi dans l'obscurité; quelqu'un qui m'avait entendu appeler, sans nul doute, et qui n'avait pas voulu me répondre; quelqu'un enfin qui marchait furtivement, mais dont le pas, plus accusé que celui d'une femme, ne pouvait plus être attribué à Daniella.
Voilà, du moins, ce que je me persuadai un instant. J'écoutai attentivement. Je me figurai entendre sous mes pieds le grincement d'une porte qui se ferme. Je retournai au Pianto. Tout était morne et sombre, et je n'entendais que l'écho de mes pas; sous les voûtes du petit cloître. J'avais pris pour des pas humains un de ces bruits de la nuit qui restent souvent à l'état d'énigme, bien que la cause en soit des plus simples et fasse sourire quand, par hasard, on la découvre. J'avais eu peur, la peur d'un avare qui a un trésor à enfouir.
Je trouvai Daniella installée dans le casino, et mettant mon couvert aussi tranquillement et aussi gaiement que si c'eût été là une demeure comme une autre. Elle avait trouvé une table, elle avait apporté des bougies, du pain, du jambon, du fromage, des châtaignes, du linge et une couverture de laine. Le feu brillait dans la cheminée et faisait danser follement les fleurs et les oiseaux de la fresque. Le taudis avait un air de fête et un fond de propreté réjouissante. Je sentis une joie rendue plus vive par le moment de terreur que je venais d'éprouver. Émotions charmantes qui redoublez en nous l'intensité de la vie, je ne vous connaissais pas avant d'aimer! Je ne songeai plus qu'à m'enfermer avec ma Daniella et à souper avec elle pour la première fois, en lui disant mille fois pour une: «Je t'aime, et je suis heureux!»
Il était déjà sept heures, et, tous deux, nous mourions de faim. Jamais chère ne me parut plus délicieuse que ce modeste souper.
—Laisse faire, disait Daniella, ceci n'est qu'un repas improvisé.
Demain, je veux que tu sois mieux que tu ne l'étais chez lord B***, à
Rome.