—Il faut absolument changer cette manière de vivre, me disais-je; voilà la troisième matinée qui me brise le coeur en exposant la santé et la vie de ma bien-aimée. Il est impossible que je continue à l'attendre quand c'est moi qui devrais l'aller trouver, me mouiller, marcher dans les ténèbres, affronter les mauvaises rencontres; et, puisqu'en me recevant chez elle ou chez Olivia, il est impossible qu'elle ne soit pas diffamée ou menacée, il faut que je l'emmène ou que je l'épouse. Ce mystère était plein de charmes; mais il a de trop graves inconvénients, il me coûte trop d'inquiétudes et de remords.
J'oubliais que j'étais sous le coup d'une arrestation, et que, mon emprisonnement devant faire le désespoir de Daniella, je lui avais donné ma parole de ne rien négliger pour m'y soustraire. Je me rappelai cette circonstance; mais n'était-il pas plus facile de fuir ensemble que de se cacher à deux pas de nos ennemis, dans les ruines de Mondragone?
—Oui, oui, il faut fuir, me disais-je, et fuir dès demain. Il faut que cette soirée charmante et cette nuit poétique ne me portent pas à m'endormir dans les délices de l'égoïsme. Eh bien, ce souvenir restera en nous comme une date romanesque dans l'histoire de nos amours; mais, la nuit prochaine, il faut, à tout prix, sortir des États du pape.
M'étant arrêté à cette résolution, je restai près du feu, absorbé dans une douce rêverie, voulant savourer toutes les impressions de cette nuit d'aventures à laquelle je ne devais pas vouloir de lendemain. La flamme montait dans l'âtre et projetait une vive clarté sur Daniella endormie. Quel beau sommeil que le sien! Je n'en ai jamais vu de semblable; c'est un des contrastes de cette organisation en qui toute chose touche à l'extrême. Autant elle est agissante et d'une vie énergique dans la veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne rêve pas; on l'entend à peine respirer. Elle est comme changée en statue dans sa pose simple et chaste. Sa physionomie est grave, impassible, recueillie comme dans une contemplation sereine du monde supérieur.
Pourtant ces formes gracieuses et délicates n'annoncent extérieurement ni l'énergie dont elle est douée, ni le sang-froid dont elle est capable. Il faut toucher son poignet fin et sa jambe déliée pour sentir la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun effort de travail. Elle a tant de souplesse dans les mouvements qu'on la croirait frêle; mais, en réalité, soit volonté, soit race, soit habitude, elle a, pour marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir été si passionnée pour la danse, avant de quitter Frascati, qu'elle dansait six heures de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bal, se mettre à l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort. Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester près de moi à dormir pendant que le soleil commence à luire. Elle dit que, si elle vivait sans fatigue et sans émotion, elle serait bientôt morte.
Qu'y a-t-il donc en elle de si solide comme force physique, que l'exubérance de la force morale ne l'ait pas déjà usée? Quand elle est forcée de reprendre le soin de la vie matérielle, c'est une agilité, une gaieté, une présence d'esprit, une netteté de vouloir et une promptitude d'action qui font d'elle une ménagère, une servante et une ouvrière modèles. Qui croirait, à la voir se livrer avec maestria aux occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe mystique?
J'étais heureux de ne pas dormir et de regarder son front pur, inondé de cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces sur ses joues veloutées. Comment ne l'ai-je pas remarquée, cette beauté pénétrante, à nulle autre comparable, le premier jour où elle m'est apparue? Comment, lorsque je l'ai regardée pour la première fois, l'ai-je trouvée seulement singulière et agréable? Comment, lorsque, me sentant vaguement épris d'elle, je vous traçai son portrait à Rome, n'osai-je pas prononcer qu'elle était jolie? Comment, dans ce temps-là, pouvais-je dire que Medora était remarquablement belle? Dans mon souvenir, à présent, Medora est laide et ne peut être que laide, puisqu'en elle tout est l'opposé de ce chef-d'oeuvre de l'art divin que j'ai là dans le coeur et dans les yeux.
Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec était le seul bruit saisissable autour de moi. La sonorité s'était faite au dehors, la pluie avait cessé. Quel fut donc mon étonnement d'entendre, comme une mélodie aérienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la cheminée, le son d'un instrument qui me parut être celui d'un piano! Je prêtai l'oreille, et je reconnus une étude de Bertini que l'on sabrait avec un aplomb révoltant. Cela avait quelque chose de si étrange et de si follement invraisemblable à pareille heure et en pareil lieu, que je crus être halluciné. D'où diable pouvait venir cette musique? Bile m'arrivait trop nette pour être supposée partir du dehors; et, d'ailleurs, à un mille à la ronde, il n'y a pas une habitation que l'on puisse supposer en possession d'un piano et d'un pianiste.
Étais-je trompé par le son de l'instrument? Celui-ci provenait-il d'un de ces petits cembali portatifs que les artistes bohémiens promènent sur leur dos de porte en porte? Mais, si cela venait du dehors, à qui donnait-on cette aubade par un temps pareil et en plein désert? D'ailleurs, c'était un piano, un véritable piano, assez faux et assez sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves et ses deux pédales.
—Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je à Daniella, que l'agitation de ma surprise avait éveillée. Écoute, et dis-moi si cela est concevable!