Me voilà enfin sur le Castor, en vue des côtes d'Italie. La journée a été claire et fraîche à bord. Les rivages escarpés sont toujours magnifiques. Ce soir, le vent est tombé, la brume a envahi les horizons. Trois goëlands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient à vouloir percher sur la banderole de fumée noire que notre vapeur lance à intervalles égaux, se sont enfin décidés à nous quitter après des cris d'adieu d'une douceur étrange. Le phare de Nice perce le brouillard. Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous écrire, et je vais vous raconter les incidents de la journée.

D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur paresseux, et par qui je trouve assez commode d'être piloté et protégé, m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grâce d'un terme du métier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au milieu desquels le steamer nous promène. Il était tout étonné que je n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plaît d'appeler la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps, je me suis amusé à feindre la plus complète ignorance des us, coutumes et locutions de l'atelier. Il était bien près de me mépriser. Cependant la docilité que j'ai mise à l'écouter l'a un peu mieux disposé en ma faveur. Il m'a montré ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement fait, il y a ce qu'il appelle de la patte, une fière patte; mais cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charmé, que tout autre endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai essayé de le lui faire entendre. À mon tour, je lui parlais une langue qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier, le mérite d'être amusante.

C'est, du reste, un aimable garçon que ce Brumières. Il a une trentaine d'années, quelques petites ressources qui lui permettent de refaire le voyage de Rome, bien que ses études soient ce qu'il appelle terminées; une jolie figure, de la gaieté qui ressemble à de l'esprit, et un très-agréable caractère.

Comme nous causions de l'itinéraire de notre voyage, un monsieur des troisièmes, c'est-à-dire un prolétaire voyageant au dernier prix, et qui avait une attitude dantesque, comme s'il se fût agi de naviguer sur l'Achéron, se mêla de notre conversation et nous conseilla de ne pas perdre notre temps à Gênes, ville pour laquelle il affichait un profond mépris.

La figure de cet homme ne m'était pas inconnue.

—Où donc vous ai-je vu? lui demandai-je.

—Il y a deux jours, Excellence, répondit-il en assez bon français. Je jouais de la harpe à la Réserve

—Ah! c'est vous? Eh bien, où est-elle donc, votre harpe?

—Elle n'est plus! Ils se sont pris de vin, colletés, battus. Dans la bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre écrasé sous une table. Et Dieu sait qu'elle était lourde: il y avait six hommes dessus! Quand ils ont été dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient détruit mon gagne-pain. Ce n'est pas qu'ils soient méchants: non, certainement: à jeun, le marin est une bonne pâte d'homme. Mais le rhum, mossiou! que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tué! J'ai laissé là ma harpe, et je vais tâcher de faire quelque autre métier. Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je suis un Romain, moi, Excellence.

Et, là-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pieds et demi, taille d'enfant qui ne l'empêche pas de posséder une barbe de sapeur et une chevelure à l'avenant.