LA DANIELLA.—Vous me plairiez! vous avez l'air sentimental. Mais vous aimez quelqu'un.
BRUMIÈRES.—C'est peut-être vous.
VOTRE SERVITEUR.—Qui sait? ça pourrait venir!
LA DANIELLA.—Alors, vous n'aimez personne et vous vous moquez de nous.
Je dirai cela à ma maîtresse.
BRUMIÈRES.—Ah çà! ta maîtresse tient donc beaucoup à être aimée de monsieur?
LA DANIELLA.—Elle? Pas du tout.
VOTRE SERVITEUR.—Tu vois donc bien que je suis très-heureux de ne pas la trouver jolie! Tu me plais cent fois davantage.
LA DANIELLA, levant les yeux au ciel.—Sainte Madone! peut-on se moquer ainsi!
Je dois vous dire que, tout en me posant de la sorte, je disais jusqu'à un certain point la vérité. Seulement, je la disais sans préméditation aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans dépit contre la Medora, comme sans projet de séduction sur la Daniella. Je trouve bien la première un peu impertinente à mon égard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir sans perdre la tête; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en considération son orgueil d'enfant gâtée. Je le lui pardonne. Le fait est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble étrange, trop occupée d'elle-même, trop poseuse de courage martial et de goût raphaélesque. Si j'avais quelque raison pour aimer sa soubrette, ce dont le ciel me préserve, car je la crois très-délurée, je m'arrangerais beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beauté; je dis beauté, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si vous la voyez telle, d'après le portrait que je vais vous faire.
Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beautés du Transtévère, ou une de ces élégantes filles d'Albano, que vous connaissez en peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur majesté sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frappé mes regards. La Daniella est une Frascatine pur sang, à ce que m'assurent Brumières et Tartaglia, c'est-à-dire une jolie femme selon nos idées françaises, bien plus qu'une belle femme selon le goût italien. Elle est très-brune, un peu pâle; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avancé; les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est passionné, peut-être hardi. Est-ce franchise ou impudeur? Je ne sais. La taille est charmante, fluette sans maigreur et souple sans débilité. Les pieds et les mains sont petits, qualité rare en Italie, à ce que j'ai pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec grâce. Quoique civilisée par un voyage en France et en Angleterre (elle est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conservé je ne sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui sent la villageoise méfiante, à idées étroites et obstinées. Je ne l'avais guère regardée en voyage: elle avait un châle et un chapeau qui l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal; mais, depuis ce matin, elle a repris son costume local, qui n'est pas des plus beaux, mais qui lui sied: une robe brune à manches demi-courtes, un tablier dont la pièce de corsage baleiné lui sert de corset, et un mouchoir de mousseline blanche sur le chignon, noué très-lâche sous le menton.