Je me suis relevé de l'abattement moral où m'avait plongé cette première impression, au milieu des Thermes de Caracalla. Ceci est une ruine grandiose et dans des proportions colossales; c'est renfermé, c'est isolé, silencieux et respecté. Là, on sent la terrifiante puissance des Césars et l'opulence d'une nation enivrée de sa royauté sur le monde.
Mais ce qui, pour mon usage personnel, me semble préférable à tout, ici, ce qui est unique dans l'univers, c'est le coup d'oeil que, par un ciel sombre et rougeâtre, présente la via Appia, cette route des tombeaux dont on parle moins dans les livres que de tout le reste, et dont je n'avais vu aucune image. Je crois que cela est en grande partie nouvellement exhumé et n'a pas encore eu trop de larmes de poëtes. Je vois qu'on fouille encore et que, tous les jours, on découvre de nouvelles tombes. Cette étroite, mais incommensurable perspective de ruines tumulaires, est d'un effet que vous pouvez rêver incomparable, sans crainte d'aller trop loin. C'est une route bordée, sans interruption, de monuments antiques de toute dimension et de toutes formes, avec un caractère harmonieux et une profusion de débris d'une grande beauté. On a rassemblé tous ces fragments épars et enfouis; on a réussi à rétablir assez chaque tombeau pour qu'ils aient tous un sens, une physionomie, et la plupart de leurs inscriptions solennelles ou facétieuses. Cela s'étend dans la campagne de Rome pendant plus d'une lieue; et, si l'on fouille toujours, on trouvera peut-être tous les monuments de cette route-cimetière qui allait jusqu'à Capoue.
Le pavé de lave basaltique sur lequel vous marchez est, en beaucoup d'endroits, la voie basaltique même, et les roues des voitures s'enfoncent dans les mêmes rainures qui furent creusées par le passage des chars. A droite et à gauche de cette voie, qui coupe à vol d'oiseau dans la campagne de Rome jusqu'à Albano, vous voyez s'élever, dans le désert, les doubles et triples lignes de ces aqueducs monumentaux dont la rupture et l'abandon font la beauté du tableau et, en partie, l'insalubrité du pays. Les souvenirs abondent: le tombeau de Sénèque, le champ de bataille des Horaces, le temple d'Hercule, le cirque de Romulus, et, ce qui est encore un monument debout et imposant, le mausolée splendide de Cecilia Metella; mais je ne suis qu'un pauvre peintre, et je ne vous parle que de ce qui frappe les yeux. C'est beau, c'est grand, c'est coloré, c'est étrange surtout, cette via Appia, et d'un caractère de désolation que ne trouble aucune construction moderne, aucun accident vulgaire.
Je suis descendu d'un degré de plus dans le mépris de miss Medora en avouant, après une journée de courses avec lord B***, que la plus vive sensation de cette journée avait été le tableau que je vais vous dépeindre.
Tartaglia, qui, bon gré mal gré, nous suit partout, et qui, en dépit du silence que nous lui imposons, trouve moyen de nous faire faire sa volonté, nous avait conduits au fond d'un abominable égout placé sous des jardins, dans un coin tout rustique du Vélabre; car il faut vous dire qu'à chaque pas et sans transition, cette ville est une ruine antique, une cité chrétienne, un quartier nobile, et une campagne. Nous avions descendu un petit chemin malpropre, et vu, dans une sorte de précipice infect, un bonhomme lancer les charognes dont sa charrette était chargée. Cette voirie, c'est la Cloaca maxima; cela a plus de deux mille ans d'existence. Ce fut un grand ouvrage pour assainir Rome, et c'est si solidement construit en blocs de travertin et de pépérin, que cela sert encore à recevoir les eaux des égouts du quartier et à les porter dans le Tibre. Mais je doute que la police s'en occupe beaucoup, puisqu'il est maintenant à moitié comblé par les immondices, et qu'on trouve plus simple d'y jeter des chevaux morts que de faire un trou pour les enterrer.
Lord B***, qui est fort las d'antiquités, jurait après Tartaglia, lorsqu'en revenant sur nos pas, nous remarquâmes un détail qui nous avait échappé: c'est une excavation dans le tuf où, au fond d'un petit antre noir, coule l'Aqua argentina, flot de cristal dont on ignore l'origine. Cette eau, si belle et si précieuse dans une ville où les eaux sont presque toutes funestes, est à la merci de la première lavandière venue. Il y en avait là une que je n'oublierai jamais. Seule dans cet antre, grande, maigre, jadis belle, hideusement sale, vêtue de haillons couleur de terre, ses longs cheveux, encore noirs, épars sur son sein nu, pendant comme celui d'une vieille Euménide, elle lavait, battait et tordait avec une sorte de rage qui m'a fait penser aux fantastiques lavandières de nuit de nos légendes gauloises; mais elle n'en avait que l'activité: c'était une Romaine ou plutôt une Latine. Elle chantait quelque chose d'inouï, avec une voix haute, nasillarde et plaintive, dans un patois dont je ne saisissais que ces rimes souvent répétées mar, amar. J'aurais été désolé que Tartaglia me traduisît le reste on qu'il m'apprît quel était ce dialecte. On sent en soi le besoin de respecter les mystères de certaines sensations. J'aurais été également fâché de songer seulement à faire un croquis de cette pythonisse détrônée, qui se trouvait là comme sortie de terre, frappant l'eau en cadence et essayant sa voix enrouée après deux ou trois mille ans d'inhumation sous les ruines de Rome. Non, ce n'est pas moi qui dirai maintenant cette formule classique que l'on trouve dans les romans: Il eût fallu à cette scène le pinceau d'un grand maître! Non, certes, il ne fallait rien que voir entendre et se souvenir. Il y a des choses qu'on ne prend sur le fait par aucun moyen matériel: l'âme seule s'en empare. J'aurais bien défié le plus habile musicien de noter ce que chantait la sibylle. Cela n'avait aucun rhythme, aucune tonalité appréciables d'après nos règles musicales. Et cependant elle ne chantait pas au hasard, elle ne chantait pas faux selon sa méthode, car je l'écoutai longtemps, je vis que chaque couplet repassait exactement dans les mêmes modulations et la même mesure. Mais que cela était étrange, lugubre, funéraire! Ce thème peut être une tradition aussi ancienne que la Cloaca maxima. C'était peut-être là le chant primitif des Latins, et ce serait peut-être beau si nos oreilles, faussées par un système inflexible, pouvait l'admettre ou le comprendre.
Voilà comment je peux vous expliquer, à vous, l'émotion qui m'avait gagné, et que lord B*** voulut ensuite me faire traduire en paroles convenables à sa précieuse nièce. Je n'aurais pu en venir à bout; je m'en tirai par des plaisanteries, et il en résulta quelque aigreur entre nous, au grand contentement de Brumières, qui était là à prendre le thé, et qui me pousse le coude pour m'encourager, chaque fois que l'occasion se présente de me rendre insupportable à l'objet de son culte.
XI
24 mars.
Je vous ai bien assez promené aujourd'hui chez les morts. Nous serons forcés d'y retourner, car ici il n'y a pas moyen d'en sortir; mais, pour aujourd'hui, il faut que je vous parle un peu des vivants.