Je suis resté ainsi deux fois douze heures, avec un intervalle de douze heures entre les deux accès. Un bien habile et bien digne médecin français m'a médicamenté à propos et sauvé, je crois, d'une plus grave maladie. Je dois dire que la petite Daniella m'a montré aussi beaucoup d'intérêt, et que, dans mes moments lucides, je l'ai vue autour de moi, aidant lord B*** à me dorloter. Et puis je ne l'ai plus revue, et même, lorsque je l'ai cherchée dans le palais pour lui faire mes remerciements et mes adieux au moment du départ, il m'a été impossible de l'apercevoir.

C'est qu'il faut vous dire que je me suis enfui à la sourdine. Aussitôt que j'ai été sur mes pieds, je me suis fait conseiller la campagne pour quelques jours, par le docteur Mayer. J'aurais voulu retourner à Tivoli; mais l'air y est mauvais, et c'est Frascati qui m'a été désigné. Lord B*** voulait m'y amener et s'occuper de mon installation; mais je déteste tant occuper les autres de ma sotte personne, encore nerveuse et irascible comme on l'est quand on se sent affaibli, que je me suis sauvé avant le jour désigné pour le voyage. J'ai pris une petite voiture de louage, et me voilà enfin libre, c'est-à-dire seul.

Frascati est à six lieues de Rome, sur les monts Tusculans, petite chaîne volcanique qui fait partie du Systems des montagnes du Latium. C'est encore la campagne de Rome, mais c'est la fin de l'horrible désert qui environne la capitale du monde catholique. Ici, la terre cesse d'être inculte et la fièvre s'arrête. Il faut monter pendant une demi-heure, au pas des chevaux, pour atteindre la ligne d'air pur qui circule au-dessus de la région empestée de la plaine immense; mais cet air pur est moins dû à l'élévation du sol qu'à la culture de la terre et à l'écoulement des eaux; car Tivoli, plus haut perché du double que Frascati, n'est pas à l'abri de l'influence maudite.

Aux approches de ces petites montagnes, quand on a laissé derrière soi les longs aqueducs ruinés et trois ou quatre lieues de terrains ondulés sans caractère et sans étendue pour le regard, on traverse de nouveau une partie de la plaine dont le nivellement absolu présente enfin un aspect particulier assez grandiose. C'est un lac de pâle verdure qui s'étend BUT la gauche jusqu'au pied du massif du mont Gennaro. Au baisser du soleil, quand l'herbe fine et maigre de ce gigantesque pâturage est un peu échauffée par l'or du couchant et nuancée par les ombres portées des montagnes, le sentiment de la grandeur se révèle. Les petits accidents perdus dans ce eadre immense, les troupeaux et leurs chiens, seuls bergers qui, en de certaines parties du steppe, osent braver la malaria toute la journée, se dessinent et s'enlèvent en couleur avec une netteté comparable à celle des objets lointains sur la mer. Au fond de cette nappe de verdure, si unie que l'on a peine à se rendre compte de son étendue, la base des montagnes semble nager dans une brume mouvante, tandis que leurs sommets se dressent immobiles et nets dans le ciel.

Mais, en résumé, voici la critique qui se présente à mon esprit sur l'effet bien souvent manqué de la plaine de Rome. Je dis manqué par la nature sur l'oeil des coloristes, et peut-être aussi sur l'âme des poëtes. C'est un défaut de proportion dans les choses. La plaine est trop grande pour les montagnes. C'est une étoile énorme avec un petit cadre. Il y a trop de ciel, et rien ne se compose pour arrêter la pensée. C'est solennel et ennuyeux, comme en mer un calme plat. Et puis le genre de civilisation de ce pays-ci trouve moyen de tout gâter, même le désert. Puisque désert il y a, on voudrait le voir absolu, comme la prairie indienne de Cooper, dont les défauts naturels me semblent, d'après ses descriptions et les images que j'ai vues, assez comparables à ceux d'ici: de trop petites lignes de montagnes autour de trop grands espaces planes; mais, au moins, la prairie indienne exhale le parfum de la solitude, et l'oeil du peintre qui voit, quoiqu'il fasse, à travers sa pensée, peut se reposer sur une sensation d'isolement complet et d'abandon solennel.

Ici, n'espérez pas oublier les maux passés ou présents de l'état social. Cette plaine est parsemée de détails criards, d'une multitude de petites ruines antiques plus ou moins illustres; de tours guelfes ou gibelines, très-grandes de près, mais microscopiques sur cette vaste arène; de cahutes de paille, assez vastes pour abriter, la nuit, les troupeaux errants pendant le jour, mais si petites à distance, qu'on se demande si un homme peut y loger. Ce semis de détails toujours trop noirs ou trop blancs, selon l'heure et l'effet, est insupportable, et fait ressembler la plaine à un camp abandonné.

Pardonnez-moi cette critique froide de lieux qu'on est forcé, par l'usage de trouver admirables de lignes et ruisselants de poésie. Il faut bien que je vous explique pourquoi, sauf de rares instants où l'oeil saisit un détail par hasard harmonieux (les troupeaux le sont toujours et partout) et une échappée entre deux buttes où, par bonheur, il n'y a pas de ruines tranchantes, je m'écrie intérieurement:

—Laid, trois fois laid et stupide le steppe de Rome! Ô mes belles landes plantureuses de la Marche et du Bourbonnais, personne ne parle de vous! Voilà ce que c'est que de manquer de peste, de cadavres, de rapins et de larmes de poète!

Enfin, ici, à Frascati, on entre dans un autre monde, un petit monde de jardins dans les rochers, qui, grâce au ciel, ne ressemble à rien et vous fait comprendre les délices de la vie antique. Je tâcherai de vous en donner peu à peu l'idée; car c'est un cachet bien tranché, et voici la première fois que je me sens vraiment loin de la France et dans un pays nouveau. Pour aujourd'hui, je ne vous parlerai que de mon installation dans un domicile étrange comme le reste.

Oubliez vite ce mot que je viens de dire: les délices de la vie antique, en parlant de la villégiature romaine. La campagne qui m'environne mérite le titre de délicieuse; mais la civilisation n'y a point de part pour le pauvre voyageur, et, si les villas princières que je vois de ma fenêtre attestent un reste de magnificence, la population ouvrière et bourgeoise qui végète à leur pied ne me parait pas s'en ressentir le moins du monde.