Vous avez le dessin du joli petit temple de la Sibylle, perché sur le sommet d'un abîme; mais cela ne vous donne pas la moindre idée de cet abîme, où je vous ferai descendre tout à l'heure.
Lord B*** avait envoyé Tartaglia, la veille, en éclaireur, pour commander notre déjeuner. Nous trouvâmes la table dressée sur une terrasse escarpée, au pied du temple même, et en face de l'effrayant rocher dont le sommet fut le principal couronnement des grottes de Neptune. Le couronnement s'est écroulé il y a quelques années; l'Anio a été détourné en partie pour passer sous des tunnels à quelque distance de là, et former la grande cascade. Mais ce qui est resté des eaux du fleuve pour alimenter le torrent du gouffre naturel, est encore splendide, et les monstrueux débris de la principale grotte, gisant au pied du roc, ont donné un autre genre de beauté à la scène que nous dominions. D'ailleurs, grâce aux pluies de ces derniers jours, le rocher de Neptune était arrosé d'une fine cataracte qui tombait en nappe d'argent sur sa brisure à pic.
Nous ne pouvions voir, sous l'abondante végétation qui remplit le gouffre, l'autre bras du torrent qui forme d'autres chutes plus importantes vers le fond de cet entonnoir. Nous en entendions le bruit formidable, ainsi que celui de la grande cataracte du tunnel, placée derrière d'autres masses de rochers. Toutes ces voix de l'abîme, mugissant sous des arbres dont nous respirions les cimes fleuries, avaient un charme extraordinaire.
Le déjeuner fut excellent, grâce à la prévoyance de lord B*** et aux soins de Tartaglia, qui s'entend à la cuisine comme à toutes choses. Lord B*** fut aussi enjoué que sa nature le comporte. Il déteste le séjour des villes, celui de Rome en particulier. Il aime les lieux sauvages, les grandes scènes de la nature. Un peu excité par une pointe de vin d'Asti, boisson agréable et capiteuse dont je sentis bientôt qu'il fallait se méfier, il parla des ouvrages de Dieu avec une sorte de poésie d'autant plus remarquable chez lui, qu'elle s'appuyait sur le large fond de bon sens qui fait la base de son caractère. Sa femme était, comme de coutume, disposée à dénigrer ce rare moment d'expansion. J'eus le bonheur de l'en empêcher en écoutant lord B*** avec intérêt, et en l'aidant à développer ses pensées lorsque sa timidité naturelle ou son découragement de lui-même tendaient à les laisser obscures et incomplètes. Il arriva ainsi à dire d'excellentes choses, très-senties et empreintes d'une certaine originalité. Medora, beaucoup plus intelligente que sa tante, en fut peu à peu frappée, et, regardant alternativement lui et moi avec quelque surprise, elle arriva à daigner causer avec ce pauvre oncle comme avec un être de quelque valeur. Cette espèce d'adhésion gagna insensiblement lady Harriet, qui cessa de sauter comme une carpe à chaque parole de son mari, et qui voulut bien, par deux ou trois fois, dire en l'écoutant: Juste, extrêmement juste!
Quand on nous eut servi le café, les femmes se levèrent pour mettre leur manteau, car le ciel s'était couvert et le froid se faisait sentir. Lord B*** les retint.
—Attendez encore un peu, leur dit-il. Prenez un verre de bordeaux et trinquez avec moi, à la française.
Cette proposition révolta sa femme; mais Medora, qui a beaucoup d'ascendant sur elle, prit un verre, et, après y avoir mouillé ses lèvres, demanda quelle santé son oncle voulait porter.
—Buvons à l'amitié, répondit-il avec une émotion concentrée. Lady
Harriet, faites-moi la grâce de boire à l'amitié.
—A quelle amitié? dit-elle; à celle que nous avons pour M. Jean Valreg, notre sauveur? A l'amitié et à la reconnaissance! Je ne demande pas mieux!
—Non, non, reprit lord B***, Valreg n'a pas besoin de témoignages particuliers, et ce que je vous propose a un sens général.