—Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je. Je suis trop troublé, je deviens fou; laissez-moi me remettre, me recueillir, avant de vous répondre… Tenez, on vient, nous causerons plus tard…

—Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos réflexions, et vous nous quitterez sans me dire seulement adieu!

—De grâce, baissez la voix, votre tante… cet homme qui l'accompagne…

—Que m'importe! s'écria-t-elle, comme décidée à tenter on effort suprême pour vaincre ma résistance. Ma tante sait que je vous aime; je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de mourir!…

En disant ces derniers mots, elle pâlit. Ses yeux se voilèrent; il me sembla qu'elle allait tomber évanouie; je la retins dans mes bras. Sa belle tête se pencha sur mon épaule, sa chevelure de soie inonda, enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tête et reflua vers mon coeur; je ne sais ce que je lui dis; je ne sais si ma bouche rencontra ses lèvres: ce fut un délire rapide comme l'éclair. Lady Harriet, arrivant à l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas à faire pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite, seul, cette fois, et j'aurais été me cacher je ne sais au fond de quel antre, si je n'eusse rencontré, au bas du sentier, lord B***, qui, redevenu le plus sage de nous deux, m'arrêta au passage.

XVI

Frascati, 1er avril.

—C'est moi, me dit lord B***, de cet air mystérieux et profond que donne l'ivresse, c'est moi qui veux vous faire les honneurs de la grotte des Sirènes.

Je me laissai conduire, et, pendant quelques instants, me sentant de nouveau très-gris, je vis toutes choses d'un oeil très-vague. Cependant je fus remis et calme plus vite que je ne l'espérais.

Nous gagnâmes le fond resserré de l'entonnoir, qui en est la partie la plus délicieuse. Il est semé de blocs de rochers et de massifs d'arbres, et traversé par le bras de l'Anio, qui, arrivé à l'extrémité de ce petit cirque naturel, se précipite, s'engouffre et disparaît entièrement dans une dernière grotte tellement belle, qu'on la prendrait pour un ouvrage d'art. Le sentier n'a eu pourtant qu'à côtoyer son rebord pour faire pont sur le torrent. Là, en sûreté derrière un parapet de roches à peine dégrossies, qui ne gâte pas la délicieuse sauvagerie du lieu, on plonge de l'oeil dans la profondeur d'un nouvel abîme qui est comme la clef du dernier déversoir de cette onde fougueuse, car elle s'y perd avec une dernière clameur effroyable, dans des cavités dont on ne connaît pas l'issue.