Je croyais être délivré du Tartaglia, qui, me voyant irrité et un peu en délire, avait fait mine de rester à Tivoli; mais, à mi-chemin, m'éveillant d'un nouvel assoupissement fébrile, je vis qu'il était sur le siège avec le cocher. Je renouvelai à celui-ci l'injonction de me conduire chez Brumières. Mon intention était d'écrire, de chez lui, une lettre d'adieux à la Famille B***, de faire prendre mes effets par Tartaglia et de quitter Rome a l'instant même. Le cocher fit un signe d'assentiment respectueux, et je me rendormis, vaincu par une torpeur insurmontable.
Quand je m'éveillai, j'étais si accablé, que je ne compris pas où j'étais, et qu'il fallut les empressements de l'excellent lord B*** autour de moi pour m'éclairer sur la trahison de Tartaglia et du cocher. J'étais au palais ***; je montais l'escalier du ma chambre, soutenu par l'Anglais et la Daniella. Vous savez le reste; je dois ajouter que je me suis si bien arrangé pour ne pas sortir de ma chambre jusqu'au moment du départ, que je n'ai pas revu Medora. J'espère donc que son caprice est passé; j'espère même qu'il n'y a pas eu caprice, et, quand j'y songe, je reconnais que j'ai servi de titre à un roman dont elle avait fait le plan avant de me connaître. Elle a vingt-cinq ans, elle est froide, elle a refusé beaucoup de bons partis, a ce que l'on assure. Puis l'ennui est venu, les sens peut-être; elle a résolu, dit-elle, d'épouser le premier homme délicat qui l'aimerait sans le lui dire. Pourquoi s'est-elle imaginé que j'étais cet homme-là, moi qui ne l'aimais pas du tout? Ou elle a le ridicule de se croire irrésistible, ou il y a là-dessous l'intrigue impertinente de Tartaglia, qui a eu plus d'effet que je ne pensais.
Quoi qu'il en soit, me voilà loin de Rome, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, et, dans quelques jours, quand mes forces seront revenues, s'il y a encore péril en la demeure comme disent les légistes, je me sauverai plus loin encore.
Mais ne trouvez-vous pas que ma terreur de casto Giuseppe, comme dit Tartaglia, dont je vous épargne les dernières remontrances, est d'une fatuité ridicule?
A propos de Tartaglia, je dois vous dire que le drôle m'a soigné paternellement, et que, maître de fouiller dans mes effets à toute heure, il a pleinement justifié ce que lord B*** me disait de lui:
—C'est un vrai gredin, capable de vous arracher, par prières ou par intrigue, votre dernier écu; mais c'est un valet fidèle, incapable de vous dérober une épingle si vous n'avez pas l'air de vous méfier de lui. En Italie, beaucoup de gens de cette classe sont ainsi faits: ils pillent ceux qu'ils détestent; ils se font un plaisir de dévaliser ceux qui veulent lutter de finesse pour se garantir; mais ils voleraient volontiers, pour enrichir ceux qui, par leur confiance absolue, obtiennent leur amitié. Ayez des serrures Fichet à vos coffres; cachez votre bourse dans les trous de mur les plus invraisemblables: ils déjoueront toutes vos ruses. Laissez la clef à la porte et l'argent sur la table, ce sera chose sacrée pour eux. Ce vaurien a donc du bon comme tons les vauriens… de même que tous les gens vertueux ont un coin de perversité.
C'est toujours lord B*** qui parle, et je vous fais grâce des blasphème, de sa misanthropie. Tant il y a que le Tartaglia me fatiguait, et qu'après avoir bien payé, malgré lui, je dois le dire, ses bons services, je suis charmé d'être délivré de son babil, de sa protection et de ses suggestions matrimoniales.
Voici enfin un peu d'éclaircie dans le temps, et j'en vais profiter pour visiter les jardins Piccolomini et faire le tour de mes domaines.
XVII
3 avril, à Frascati.