Quelle douce manière de posséder, n'est-ce pas? n'avoir rien à surveiller, rien à ordonner, rien à réparer; quitter quand bon me semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon absence; revenir de même, sans que personne fasse attention à moi; jouir sans contrôle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractères différents; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau, sans risquer de rencontrer personne à qui je doive mes égards et ma conversation! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne soit un rêve. Tout cela à moi, pauvre diable qui ai vécu trois ans à Paris, triste et courbé sous la préoccupation de payer la vue des gouttières et les bottes à tremper dans la boue liquide des rues! A moi tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie à me tourmenter de cette responsabilité de soi-même, si rigoureuse pour la dignité de l'individu, mais si funeste à la poésie et à l'indépendance, dans les grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je mérité d'être gâté à ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbée, mon air nonchalant, et qui regarde avec une maternelle pitié mon mince bagage, et ma bourse plus mince encore!

Cette Mariuccia est un être excellent et divertissant au possible. Elle est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu qu'on l'excite par des questions, elle arrive à une éloquence pétulante, accompagnée d'une mimique exaltée qui la transfigure en une sorte de pythonisse rustique. Elle est un spécimen si complet et si naïf de sa Classe et de sa localité, que je vois, mieux que dans un livre, à travers ses descriptions, ses préjugés et ses raisonnements, le caractère du milieu où je me trouve jeté.

Mais un autre type plus étrange encore aux yeux d'un homme naïf tel que moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne. Aussi, je reprends mon récit où je l'ai laissé.

Hier matin, je demandai à la Mariamoda si elle avait fait blanchir mon linge.

—Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc, humide et frippé. La vieille femme qui m'aide à mes lessives s'en est chargée.

—C'est fort bien; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit repassé.

Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littérature italienne, je n'ai pas encore à mon service tout le vocabulaire de la vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de français. J'appelai la pantomime à mon secours, et, comme si un gueux de mon espèce eût prétendu à un grand luxe en exigeant du linge passé au fer, elle s'écria d'un air stupéfait:

—Vous voulez la stiratrice?

—C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusitée à Frascati?

—Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil; il n'y a pas de pays au monde où l'on trouve des meilleures artisanes.