Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.
—Vous êtes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne suis plus malade, et qui n'ai été dans votre vie qu'un incident fâcheux et désagréable. Je vous remercie bien amicalement et bien fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore utile dans la saison où nous sommes.
—Et qu'en ferais-je? répondit-elle: je ne rentre dans ma chambre que pour dormir.
Et, sans attendre ma réponse, elle dit à la Mariuccia que mon déjeuner était prêt, et qu'elle allait me le servir.
—Ne tardez pas à descendre, ajouta-t-elle en s'adressant à moi avec gaieté, si vous ne voulez pas que vos oeufs frais soient durs, comme hier!
Et elle descendit légèrement le dédale d'escaliers rapides qui conduit aux degrés de pierre des étages inférieurs.
—Comme hier? dis-je à la Mariuccia, qui commençait à ranger ma chambre. Votre nièce était donc ici déjà hier matin? Elle y vient donc tous les jours?
—Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le pays. Elle a un peu perdu sa clientèle, mais elle la retrouvera vite: elle est si aimée et si bonne ouvrière! En attendant, elle m'aidera à mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un enfant, complaisante comme un ange. Est-ce que cela vous gêne, qu'elle trotte dans la maison autour de moi? Ça ne vous coûtera pas un sou de plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.
Les choses me paraissant arrangées ainsi, il ne me restait qu'à les accepter dans la mesure où elles me sembleraient acceptables. Mon déjeuner me fut servi par la jeune fille, dont la propreté, beaucoup moins suspecte que celle de sa tante, la vivacité et les délicates attentions m'eussent été très-agréables, si je ne sais quelle méfiance ne m'eût tenu sur la défensive. Il y avait, dans ses manières avec moi, une provocation évidente, mais une provocation tendre et comme maternelle dont je ne pouvais me défendre d'être encore plus touché que flatté. Je résolus d'en avoir le coeur net, et, comme, en se baissant vers moi pour me servir du café, sa joue effleurait la mienne plus que de raison, je lui donnai de grand coeur le baiser qu'elle semblait appeler.
Je fus étonné de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberté l'eût prise au dépourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette, Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en qualité de soubrette élégante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus sérieuses. Aussi, pour en finir avec toute comédie de sa part ou de la mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.