—Précisément!
—Vous l'avouez, parce que vous sentez bien que je l'avais reconnue! Oh! elle ne se cachait pas! Au contraire, elle a relevé son voile en passant à dis pas de moi, et elle s'est mise à rire avec insolence. Elle me brave, elle m'avilit. C'est bien la preuve que vous me trahissez.
Je voulus en vain me justifier: la terrible enfant ne m'écoutait pas. Même lorsqu'elle faisait un effort pour recueillir et comprendre mes paroles, il semblait qu'il lui fût impossible d'y saisir aucun sens. Elle marchait avec agitation ou se jetait avec des poses d'une insouciance effrayante sur les frêles rebords de la terrasse. Dix fois je crus qu'elle allait s'élancer dans le précipice. Elle était tragiquement belle dans ce paroxysme de la passion et de la douleur, avec ses cheveux noirs épars, sa pâleur de marbre, ses yeux creusés d'un cercle bleuâtre, ses lèvres frémissantes; elle me faisait peur et me remplissait d'admiration. Rien ne pouvait la calmer, car rien ne pouvait la convaincre. En proie à une idée fixe qui semblait paralyser toute faculté de raisonnement, elle trouvait une éloquence effrénée pour se plaindre, pour m'accuser, pour maudire et outrager sa rivale; elle avait comme des trésors de haine, amassés depuis longtemps au fond du coeur et retenue au bord des lèvres. Elle rugissait comme une lionne blessée; elle avait des hallucinations de vengeance atroce; elle était folle.
Je la regardais avec stupeur en me disant que toute cette rage et toute cette souffrance venaient de la chute d'une épingle; une minute plus tard, notre bonheur n'eût pas été troublé. Pour une minute, pour une épingle, il l'était peut-être sans retour.
Je me défendis longtemps de la contagion de ce délire. Enfin, ne pouvant l'apaiser, je sentis qu'il me gagnait, que je ne trouvais plus de paroles pour me justifier, que mes nerfs se crispaient aussi, et que l'impassible bruissement de la cascade m'entraînait comme un vertige. L'amour de Daniella changé en mépris, son âme profanée par le soupçon, ses lèvres souillées par le blasphème, c'était pour moi comme un rêve affreux. Je ne pouvais pas supporter l'idée de survivre à un bonheur trop grand sans doute pour durer sur la terre où nous sommes. Je sentis le froid du désespoir paralyser mes facultés, et je devins comme hébété devant ses reproches.
Lorsqu'elle vit enfin ce qui se passait en moi, elle se jeta dans mes bras. Ce fut à mon tour de ne pas comprendre ce qu'elle me disait: mon âme avait descendu trop avant dans l'abîme, j'avais la gorge serrée comme par une main de fer et de glace. Je restai condamné à un farouche silence qui lui fit croire que j'étais irrité contre elle.
Pauvre chère âme! elle me demandait pardon, elle se roulait à mes pieds, elle couvrait mes mains de baisers, et je ne pus la consoler et la tranquilliser qu'après une réaction nerveuse où je crus que ma poitrine et mon cerveau allaient se briser dans les sanglots.
Quand je pus lui raconter tout ce qui s'était passé à propos de Medora, je la vis prête à retomber dans sa crise. Elle ne me pardonnait pas de lui avoir caché le nom de la dame voilée, et ses réflexions me prouvaient à moi-même qu'en effet, aux yeux d'une femme jalouse, les apparences étaient contre moi. J'avais vu Medora à Mondragone, et je pouvais être devenu jaloux de la bonne fortune du prince. Je l'avais escortée dans cette fuite qui m'avait exposé ensuite à de graves périls, et cela pouvait être l'effet d'une passion qui ne recule devant rien. J'avais parlé avec elle, cette nuit-là, et je l'avais peut-être décidée, par mes prières, à quitter son sigisbée. J'avais peut-être concerté, avec elle le rendez-vous que Daniella venait de surprendre. De plus, Daniella m'avait aperçu, de loin, agenouillé devant elle pour chercher l'épingle. Elle pouvait avoir dérangé une déclaration, comme dans les pièces de théâtre, où la pantomime classique de plier un genou exprime tout au plus, aux yeux du spectateur, les circonstances atténuantes d'une criminal conversation.
En dépit de la sincérité de ma justification, il restait d'ailleurs un point mystérieux que ma pauvre Daniella s'efforçait de me faire avouer et que l'honneur me prescrivait de taire. L'amour que Medora se figure avoir eu pour moi, et qu'elle n'avait paa craint de me rappeler avec un air de détachement superbe; la scène de Tivoli et les paroles qui, depuis, dans sa bouche, avaient eu rapport à celle folle circonstance, c'était là un secret que, même vis-à-vis de la maîtresse la plus chère, je devais ne jamais trahir, sous peine d'être un fat et un lâche à mes propres yeux. Il me suffisait d'établir et de jurer, en toute loyauté, que je n'avais jamais eu un moment d'amour pour Medora. Je ne devais à personne au monde la confession d'un moment d'égarement de la part d'une femme qui s'était fiée à mon honneur.
Malheureusement, les questions de Daniella s'acharnaient tellement à ce cas réservé de ma conscience, qu'elle me contraignait à mentir. Elle poussa la rudesse de sa passion jusqu'à vouloir me faire jurer sur l'honneur que jamais Medora n'avait cherché à provoquer mon coeur, mon imagination où mes sens.