D'ailleurs, en apprenant la maladie de sa tante, elle n'a pas hésité à ajourner ses projets de retraite et d'indépendance pour venir la voir et la soigner. Si bien qu'elle est à Frascati depuis deux jours, où j'ai eu la gloire de la ramener, elle sur son noble coursier, moi sur un affreux mulet galeux, la seule monture que j'ai pu trouver dans cette abominable bicoque de Rocca. Heureusement, il avait des jambes, et j'ai pu ne pas rester trop en arrière. Chemin faisant, nous avons parlé de vous, et même nous n'avons parlé que de vous et j'ai vu que la fantaisie de ma princesse pour vous était à l'état de souvenir antédiluvien. C'est un plaisir d'avoir affaire à ces heureuses cervelles de souveraines, qui changent subitement toutes leurs batteries et font, de leur existence accidentée, une féerie avec changements à vue. Elle se moque de vous et de votre amour pour la Daniella avec une aisance qui réjouit l'âme. C'est à tel point que je me vois forcé maintenant de vous défendre, d'autant plus que je souhaiterais bien lui prouver que vous agissez le plus raisonnablement du monde, et que le comble de la sagesse est de se marier selon son coeur, quelle que soit l'infériorité sociale ou pécuniaire de l'objet aimé. Vous m'avez donc servi à l'entretenir de théories qui me font franchir beaucoup de chemin, et qui me permettront, au premier jour, d'appeler son attention sur un charmant garçon pauvre, de votre connaissance.

Sur ce, mon cher, je compte plus que jamais sur vous pour m'aider à plaire, résultat que vous favoriserez en déplaisant vous-même le plus possible.

-Ah ça! lui dis-je, cette plaisanterie dure donc encore, et vous voulez absolument vous persuader que je risquerais de plaire trop, si je ne faisais de grands efforts pour me rendre moins délicieux?

-Ah! tenez, mon brave Valreg, vous parlez comme vous le devez, et je me plais à reconnaître que, malgré mes persécutions, je n'ai pas pu vous arracher le plus petit sourire de vanité. Je n'aurais peut-être pas été si austère et si religieux, si j'avais été à votre place. Mais le fait est que je sais tout. Ne dites rien, c'est inutile, je sais tout! Medora m'a tout raconté elle-même, avec une insolence de franchise qui m'a mis d'abord en fureur contre elle, et qui a fini par me faire beaucoup de plaisir, car cet abandon de confiance me prouve un désir de mettre mon dévouement à l'épreuve et me donne le droit de me dire le confident et l'ami de ma princesse. Je sais donc qu'elle vous a aimé par dépit et qu'elle vous l'a laissé voir. Je sais qu'un baiser a été échangé dans les grottes de Tivoli… Sapristi! si je ne vous voyais faire, à présent, des folies pour la Daniella, je croirais que vous êtes un nouveau saint Antoine. Il faut que cette Daniella soit délirante pour vous inspirer une telle vertu!

-Ne parlons pas d'elle, je vous prie, répondis-je brusquement, je vais lui dire que je sors; je vais m'habiller, et je vous rejoins chez lord B*** dans un quart d'heure. Où demeure-t-il?

-A Piccolomini; je cours vous annoncer.

Daniella reçut avec transport la nouvelle de ma liberté. Elle voyait finir mes dangers et arriver l'heure de notre union religieuse, qu'elle avait toujours affecté de ne pas juger nécessaire à notre bonheur, mais que ses scrupules religieux appelaient en secret comme une absolution de son péché.

—Nous allons sortir ensemble, me dit-elle en préparant ma toilette de visite, je veux aussi remercier lord B***, ton ami et ton sauveur!

Quoique je sentisse l'inconvenance de cette démarche, je fus vite décidé à en accepter toutes les conséquences. Mais la pauvre enfant lut dans mes yeux la rapide expression de ma première surprise. Elle attacha son regard profond sur le mien, et s'assit en silence, tenant mon habit noir sur ses genoux.

-Eh bien, lui dis-je, tu ne t'habilles pas?