Je le laissai s'épancher, et j'attendis qu'il eût exhalé toute l'amertume habituellement refoulée en lui-même, pour le raisonner avec affection et le réhabiliter à ses propres yeux sans accuser sa femme.
Il n'y a pas, dans notre action morale, de fatalité que nous ne puissions combattre et vaincre presque radicalement; voilà ma croyance, et je la lui exposais avec sincérité. J'ajoutais que, dans les faits collectifs que l'on appelle lois de la société, il y avait des souffrances inévitables, fatales en apparence, sur le compte desquelles nous pouvions mettre souvent nos douleurs personnelles et les torts de ceux qui nous entourent; mais que toute la force, toute la sagesse de l'individu devaient être employées à combattre ces mauvais résultats, autour comme au dedans de nous. Les moyens me paraissaient, non pas faciles, mais simples et nettement tracés. Les vieilles vertus de la religion éternelle sont restées vraies, malgré différentes erreurs d'application, et nul sophisme, nulle corruption sociale, nul mensonge de l'égoïsme n'empêcheront le bien d'être, par lui-même, en dépit de tous les maux extérieurs, une joie souveraine, une notion délicieuse, une clarté sublime. Quand notre conscience est en paix, notre coeur vivant, et notre pensée saine, nous devons nous estimer aussi heureux qu'il est donné à l'homme de l'être. Demander plus, c'est vouloir follement renverser des lois divines qui devaient être puisqu'elles sont, et que nos plaintes ne changeront pas.
-Je suis tout à fait d'accord avec vous, me dit lord B***; et c'est parce que mon esprit ne s'est pas attaché à cette notion saine dont vous parlez, que mon coeur s'est aigri et que ma conscience s'est troublée. J'ai été coupable envers les autres en le devenant envers moi-même. J'ai manqué de volonté pour me faire apprécier, et j'ai cherché quelquefois, dans l'ivresse, des étourdissements qui m'ont fait descendre dans l'inertie, au lieu de me faire remonter dans l'espérance. J'ai manqué de foi, je le reconnais bien, et, si la femme qui m'aimait m'a pris en dégoût et en pitié, c'est ma faute bien plus que la sienne.
-Tenez, dit-il encore, après que nous eûmes longtemps causé sans que la malade se réveillât, si le ciel me la rend, il me semble que je deviendrai digne, rétrospectivement, de l'amour qu'elle a eu pour moi. A nos âges, l'amour serait un sentiment ridicule s'il ne changeait pas de nature. Mais cette amitié qui lui survit, et à laquelle, s'il vous en souvient, je portais un toast mélancolique au pied du temple de la sibylle, c'est un pis-aller meilleur que l'amour même, plus rare et plus précieux mille fois. Voilà ce que j'aurais voulu et ce que je n'ai pas su inspirer à ma femme.
Puis, comme je lui disais qu'il fallait espérer la guérison d'Harriet et armer son coeur et sa raison pour cette belle conquête de l'amitié sainte, non pas veuve, mais fille de l'amour, il se jeta dans mes bras et versa des larmes qui détendirent si peu sa physionomie sans mobilité, qu'elles semblaient couler comme un ruisseau sur une face de pierre.
—Vous me faites du bien plus que vous ne pensez! me dit-il de cette voix morte et sans inflexion qui contraste avec ses paroles; toutes les formules d'encouragement et de consolation sont des lieux communs, et je ne sais pas si les vôtres ont plus de sens que celles des autres. Il est possible que non; il ne me semble pas que vous me disiez des choses nouvelles pour moi, des choses que je ne me sois pas dites à moi-même; mais je sens que vous me les dites avec une grande conviction et qu'il y a dans votre coeur un vrai désir de me persuader. Vous avez donc, malgré votre jeunesse et votre inexpérience, un ascendant particulier sur moi. Si j'en cherche la cause, je la trouve dans la sincérité particulière de votre nature, dans l'accord réel que je remarque entre votre conduite et vos idées. Pourtant, si vous voulez que je l'avoue, je n'avais pas compris d'abord votre amour pour Daniella. Je pensais que c'était une volupté, et que cela prenait trop d'empire sur vous, trop de place dans votre vie. À présent, je vois que c'est une passion envisagée et acceptée par vous autant que subie, et je vous trouve dans le vrai; je suis certain que vous ne serez jamais malheureux parce que vous ne serez jamais injuste ni faible.
Pourtant, écoutez-moi. Je vous dois une révélation qui peut avoir son importance. Il n'eût tenu, il ne tiendrait peut-être encore qu'à vous d'épouser la nièce de ma femme. Medora vous a aimé, et je crois qu'elle vous aime encore, autant qu'elle peut aimer. Dans tous les cas, après les deux mariages de caprice ou de dépit qu'elle vient d'arranger et de rompre en si peu de jours, je vois que son esprit détraqué ne demande qu'à subir une influence nouvelle, et que M. Brumières pourrait, tout comme un autre, profiter de la circonstance. Songez-y, tâtez-vous bien; voyez si une grande fortune serait pour vous un élément de force et de bonheur. Ni ma femme ni moi ne pouvons nous opposer à n'importe quel mariage résolu par cette personne fantasque. Pour avoir essayé de la détourner de ce prince usé et malade (un excellent homme, d'ailleurs), nous l'avons malheureusement poussée à l'inconcevable divertissement de se faire enlever par lui. Je crois, Dieu me damne, que c'est uniquement le danger d'être tuée en s'associant à sa fuite qui a réveillé son cerveau blasé, avide d'émotions inutiles. Elle vous a revu au moment de s'embarquer, nous a-t-elle dit, et j'ai cru deviner que vous étiez la cause involontaire de son revirement. Peut-être que vous lui faites un nouveau tort de cette trahison subite envers le prince: moi aussi, je pense que, le vin étant tiré, il fallait le boire; mais, quelle que soit votre opinion sur sa conduite, je vous dois un éclaircissement sur votre situation. En votre faveur, lady B*** abjurera tous ses préjugés; elle vous l'a dit et cela est certain. Donc, vous pouvez obtenir la main de sa nièce sans lui déplaire, non plus qu'à moi, qui n'ai aucune espèce de préjugé sur la différence des conditions sociales et qui vous trouve, tel que vous êtes au moral, infiniment au-dessus de miss Medora.
Vous pensez bien que je n'hésitai pas à déclarer à lord B*** que j'avais une seule, mais invincible raison, pour ne pas vouloir plaire à sa nièce.
—Et cette raison, lui dis-je, c'est que je ne l'aime pas.
—C'est une raison, dit-il, et je ne vous prêcherai pas, comme autrefois, la raison contraire. J'ai passé vingt ans à maudire les mariages d'inclination, et, à présent, je vois que l'amour dans le mariage est l'idéal de la vie humaine. Quand on le manque ou quand on le laisse envoler après l'avoir saisi, c'est qu'on ne méritait pas de le conserver.