—Eh bien, mon cher, s'écria Brumières, comme s'il eût deviné mes paroles, vous auriez tort de vouloir faire mystère de telles aptitudes! Voyez-vous, la signora Daniella a cent mille livres de rente dans le gosier, dans les pieds, dans le coeur, dans les yeux, dans la tête. Ah! vous n'êtes pas maladroit, vous, d'avoir deviné et saisi au vol la sylphide déguisée en villageoise! Quelle grâce, quelle verve, que d'enivrements réunis dans un seul être! C'est trop, c'est trop! Et avant un an, voilà un prodige qui effacera tous les prodiges de nos théâtres. La musique et la danse, au même degré de puissance…
Daniella l'interrompit brusquement. Elle voyait que ces éloges à bout portant me donnaient sur les nerfs, et elle tenait à me montrer qu'elle n'en était pas enivrée.
—Vous vous moquez de moi, lui dit-elle, et c'est ma faute. La paysanne a trop reparu. Il faudra qu'elle s'efface, car je veux être ce qu'il voudra que je sois. En attendant, je vas vous montrer que je suis encore une bonne ménagère en vous servant du café de ma façon.
Elle sortit et ne revint pas, délicatesse de coeur dont je lui sus un gré infini. Sans s'apercevoir de mon émotion, Brumières continua à s'extasier sur les séductions de ma femme et à me dire, sans trop gazer, que j'avais tiré à la loterie de l'amour un meilleur numéro que le sien. Il m'avait pris pour un braque, pour un philosophe, c'est-à-dire pour un crétin ou un fou; mais il voyait bien que j'avais de meilleurs yeux que lui et qu'en retournant du fumier j'avais trouvé un diamant; tandis que lui, en retournant des perles fines, il n'avait ramassé qu'un hanneton.
Je saisis l'occasion de le faire taire sur le compte de Daniella en le faisant parler de Medora, et, quoique peu curieux d'entendre un nouveau chapitre de ce roman qui ne m'intéresse pas énormément, je feignis d'y prendre beaucoup de part.
—Eh bien, mon cher, répondit-il, je voudrais bien que nous fussions dans une planète où il serait possible et convenable de dire à un ami: «Changeons, prenez mon rêve et donnez-moi le vôtre.» Vrai! je vous envie cette adorable et magnifique Romaine qui, en attendant la gloire et la fortune, vous donne à la fois l'ivresse et la sécurité de l'amour. Oh! je vois bien maintenant quel bonheur est le vôtre! Moi, sachez que j'ai de cette Anglaise aussi éventée que glacée, cent pieds par-dessus la tête, et qu'il me prend envie, cent fois par jour, non pas de l'enlever, mais de m'enlever moi-même d'auprès d'elle. Ah! si j'avais seulement un petit ballon, comme je m'en servirais, dès ce soir!
—Voyons, qu'y a-t-il donc de nouveau, et comment depuis huit jours, la scène a-t-elle changé de face à ce point-là?
—Mon cher, vous êtes trop inexpérimenté pour savoir ce que c'est qu'une coquette. C'est un miroir à prendre les alouettes. Ça brille, et tout à coup ça ne brille plus, car ça ne luit qu'à la condition de tourner toujours.
—Qui vous force au métier d'alouette?
—Eh! eh! l'ambition! Je ne fais pas la bégueule avec vous, moi, je dis la chose telle qu'elle est; j'aimerais à avoir huit cent mille livres de rente: vrai, ça me ferait plaisir! Je ne suis pas un Arabe du désert comme vous; je suis né satrape. Il n'y a pas de mal à ça quand on est bien décidé à ne jamais faire ni vilenie ni bassesse pour réaliser sa fantaisie. Vous me connaissez assez, j'espère, pour être bien certain que je ne voudrais ni d'une bossue, ni d'une vieille, ni d'une laide, ni d'une femme de mauvaise vie, eût-elle la fortune des Rothschild à m'offrir; mais Medora est belle, et, malgré le soin tout particulier qu'elle prend de se compromettre et de faire jaser, elle est pure. De plus, elle est adorable d'esprit et de caractère quand elle veut. Enfin, j'en suis fou!…