—Oui, tout de suite! Si tu dois souffrir quand je saurai quelque chose, ne m'apprends plus rien.
—Ce serait mal. Nul n'a le droit de mettre un frein à la puissance d'un autre, quand c'est une belle et noble puissance. On serait d'autant plus coupable d'étouffer le feu sacré, que l'on aime d'avantage l'être qui le possède. Ainsi, quoi qu'il arrive, je te mettrai à même de te développer.
—Mais à quoi me servira d'être savante, si je cache mon savoir?
—D'abord, je n'exige rien et je ne veux rien établir pour l'avenir. Il est possible que ton génie t'emporte sur un chemin de soleil et de feu; et, pourvu que tu m'aimes, je te suivrai. Il est possible aussi que, voyant plus de vraie clarté et de douce chaleur dans un sentier ombragé, tu préfères y rester avec moi. Quant à dire ce que tu feras alors de ton savoir, je ne saurais te l'expliquer que par une comparaison: Ecoute le rossignol; pour qui crois-tu qu'il chante? Pour nous ou pour lui?
—Ni pour l'un ni pour l'autre; il chante pour ce qu'il aime.
—Voilà une plus belle réponse que ce à quoi je songeais; mais saches que, privé de sa femelle et mis en cage, il chanterait encore.
—Il chanterait pour chanter. Eh bien, je comprends cela. C'est comme cela que j'ai toujours aimé les chansons et la danse, et, quand je disais à mes compagnes: «Je n'aime pas le bal, mais j'y vas pour danser:» elles comprenaient bien que je n'y allais pas pour les amoureux et pour les compliments, mais pour le besoin de me décoller l'esprit et les pieds de la terre où l'on marche.
—Il faut que je t'embrasse pour cette métaphore, mon bel oiseau du ciel. Tu la sentiras encore plus claire et plus vraie à mesure que tu découvriras, dans l'art, des sources d'émotion, de recueillement et d'enthousiasme que tu ne fais encore que deviner.
—Donc, il faut que je travaille et que je ne me tourmente pas de ce qui en arrivera? Pourtant… Est-ce que tu as beaucoup de talent, toi?
—Je ne pense pas, mais je tâche d'en avoir.