—Et pour qui, je t'en prie? Crois-tu que je sois comme toi, et que j'aime à perdre mon temps et mon argent sur les chemins?

—Je vois, dans cette démarche, une preuve d'affection si grande, que j'en suis heureux au delà de ce que je peux dire. Oui, oui, mon bon vieux!

Et, en l'appelant ainsi, comme au temps de mon enfance, je l'embrassais encore malgré lui…

—Oui, ce jour-là est le plus grand de ma vie, grâce à elle et grâce à vous, puisque vous êtes là!

—C'est Cela, reprit-il, moitié riant, moitié colère; je viens pour te donner ma malédiction, et tu trouves tout cela très-gentil, très-drôle, très-amusant!

—Non, non, je trouve cela si bon et si généreux de votre part, que je sens que je vous aime mille fois plus qu'auparavant.

—C'est-à-dire que, m'aimant mille fois mieux depuis que tu m'as désobéi et traité comme une vieille marionnette au rebut, je dois m'attendre, par la suite, à un redoublement d'affection dans le même genre! ça promet!

Je le laissai exhaler son mécontentement. Lord B** avait emmené Daniella auprès de sa femme, et nous marchions grands pas, moi suivant docilement tous les mouvements de mon bon oncle, le long du stradone. Il avait un dépit que j'eusse trouvé vraiment comique, si la crainte de l'avoir sérieusement affligé ne m'eût tenu dans l'attente d'une explosion plus grave. Mais cette explosion n'arriva pas, et j'en fus même étonné, sachant que l'abbé Valreg, sans être vindicatif est assez persistant dans ses ruptures avec ceux qu'il appelle des ingrats.

Il se contenta de me grogner pendant une demi-heure, me questionnant n'écoutant pas mes réponses, puis me reprochant de ne pas lui répondre, et cherchant matière à fâcherie dans les témoignages d'affection que je lui donnais; enfin s'adoucissant tout à coup avec une grande bonhomie, pour repartir sur nouveaux frais, mais jamais avec beaucoup de justice, selon moi, car nos opinions sur toutes choses diffèrent si essentiellement qu'il me reprochait ce que je pensais avoir fait de bon, et passait légèrement sur ce que je m'affligeais sérieusement de n'avoir pu éviter. Par exemple, il comprenait, disait-il, que j'eusse mis à néant son autorité, puisqu'en somme il n'en avait pas légalement sur moi.

—Chacun pour soi, après tout, disait-il. Ainsi va le monde, et il n'en peut être autrement. Tu savais que je dirais non; tu t'es dépêché de conclure. Je ne t'en veux pas pour ça: tout autre eût agi de même à ta place. Mais ce que je trouve fou et bête au dernier point, c'est d'avoir refusé une héritière pour épouser une fille qui n'avait rien; car je sais toute ton histoire, vois-tu. J'ai causé avec cet Anglais, qui m'a l'air d'un brave homme, bien qu'il ait une drôle de manière de parler. Mot par mot je lui ai tiré les paroles du ventre, tout de même. Je ne suis pas encore si maladroit que tu t'imagines, et j'ai bien vu que tu n'avais fait, dans ce pays-ci, que des âneries. C'est ta manière de voir, soit! Tu crois que tu as une fortune au bout de ton pinceau! Moi, je crois que tu n'auras rien sous la dent quand viendra la marmaille, et que, comme tu seras toujours un niais, j'aurai beau économiser sou par sou, je ne te laisserai jamais ce qu'il faudrait pour contenter tes caprices. Par exemple, voilà une jolie petite course que tu me fais faire, qui me coûtera au moins… cinquante francs de mon argent! heureusement l'archevêque de mon diocèse m'a payé les frais de route, vu qu'il avait justement une commission a me donner pour le cardinal Antonelli, qui est de ses amis. Sans ça j'aurais été obligé de dépenser une année de mon casuel. Il est vrai que je ne serais pas venu: non, morbleu, je ne serais pas venu!