Mondragone, 5 juin.

Je fus, cependant, vivement ému de le perdre sitôt, car il avait été aussi bon que de coutume, et, en outre, d'une douceur et d'une indulgence dont je n'espérais pas si aisément le retour. Il y avait, dans ce dernier fait, beaucoup du désir de s'en aller, et d'autres raisons qui m'ont été expliquées plus tard.

Nous venons de passer huit jours de délices dans notre solitude. Daniella n'est nullement malade de sa grossesse, et nous avons profité de quelques beaux jours entremêlés de jours de pluie et d'orage, pour aller nous promener ensemble autour des lacs. Je donne la préférence au petit lac Némi, dont le cadre n'est guère plus grandiose que celui du lac Albano, mais dont les rives sont adorablement jolies. Il y avait là, le long d'une coulée de roches sombres, un temple dédié à Diane Nemorina, dont les itinéraires assurent qu'il ne reste aucune trace, un tremblement de terre ayant tout englouti dans le lac. Alors l'énorme fragment sur lequel nous nous sommes assis serait récemment mis à nu par quelque autre secousse non encore mentionnée. C'est un bloc de construction antique colossale, qui s'est arrêté sur la margelle herbue du petit lac, et qu'un arbre renversé dans l'eau, un arbre également colossal, embrasse, étreint et semble soutenir dans ses racines énormes. L'arbre est bien portant quand même, et trempe sa longue chevelure verdoyante dans le Miroir de Diane, tel est le nom poétique que l'antiquité a donné à ce diamant d'eau bleuâtre enchâssé dans le roc, dans les fleurs et dans le feuillage.

Couché sur ce gigantesque débris, autour duquel venaient se briser en faibles soupirs les petites lames de l'eau tranquille, je contemplais, heureux et recueilli, la beauté sereine et suave de ma Daniella, assise sur une des branches de l'arbre. Un vent léger faisait passer sur son front les ombres mouvantes du feuillage et les taches d'or du soleil. Puis elle s'étendit à son tour pour se reposer de l'ardente chaleur qui nous poursuivait jusque sous cet ombrage séculaire. Sa tête, penchée parmi les roseaux, se trouvait naturellement couronnée comme celle d'une naïade. Sa taille souple a déjà perdu de sa ténuité virginale, et je contemplais, avec une passion pleine d'attendrissement et de respect, ses épaules plus tombantes et sa hanche moins cambrée, légers indices, déjà visibles pour moi, du bonheur que Dieu nous envoie.

J'ai prié dans mon coeur avec une foi ardente, pendant qu'elle dormait là, souriante et comme ravie dans un rêve délicieux. Chaque fois que je la contemple, elle me semble toujours plus belle, et je crois découvrir en elle des trésors de grâce qui ne m'avaient pas encore été révélés. Peut-être n'est-elle pas belle pour les autres: voilà ce que j'aimerais à me persuader. Je me souviens maintenant avec plaisir d'avoir entendu dire à Medora qu'elle était laide, et à Brumières qu'elle était agréable seulement. Si cette beauté mystérieuse, qui me fascine et m'enivre, n'était visible et appréciable que pour moi, combien je serais fier d'avoir reçu d'en haut le don de la comprendre!

Lune de miel, direz-vous peut-être! Non, non, vie de miel et d'ambroisie pour l'éternité! Tout ce qui peut m'arriver en ce monde n'est rien que le cours inévitable d'une destinée fugitive. La mort même de l'un de nous ne serait que l'accident du voyage sur cette terre d'épreuves plus ou moins dures, car devant l'effroi dont une semblable pensée me glace, je sens lutter une foi, une certitude triomphantes: c'est que je suis déjà bien heureux d'avoir rencontré dans ce monde-ci l'être que je dois retrouver, aimer et posséder après, et toujours et partout! Je ne sais si déjà, dans une existence antérieure, j'ai goûté ce bonheur, ou si je l'ai mérité par une suite d'existences pures et tristes. Je ne sais rien du passé, bien que parfois mes joies présentes ressemblent à de vagues et doux souvenirs; mais l'avenir, l'avenir sans fin, je le porte là dans mon coeur, comme le souffle même de ma vie, et je sens que je ne serai plus jamais seul, parce que je n'aurai jamais d'autre amour sur la terre, et que, par là, j'en éternise la sainte possession.

Nous avons parlé de vous au bord de ce beau petit lac, cratère éteint dont les brisures sont devenues de véritables nids de fleurs sauvages. Daniella vous aime et mêle votre nom à ses prières. Elle a compris ce que je commence à comprendre moi-même: c'est qu'en exigeant ma parole de vous écrire ma vie, autant que possible jour par jour et heure par heure, vous m'avez conduit à une transformation sérieuse de mon individualité. Je ne me sens plus le même qu'au temps où j'existais sans savoir pourquoi ni comment, perdu dans des rêveries vagues, et craignant toujours d'envisager le but de cette existence; m'ignorant, me négligeant, me dédaignant presque moi-même, et me laissant parfois envahir par ce découragement propre à ceux qui ont besoin d'un idéal que la société ne leur montre et ne leur promet pas. Aujourd'hui je me sens exister; j'ai fouillé et interrogé, malgré moi, mon propre coeur, et je sais qu'il a été, sans peur, sans hésitation et sans sophisme, droit au but qui lui était offert par la Providence: Tutto per l'amore!

Et je m'inquiéterais, à présent, de la fortune que je n'ai pas, de la réputation que je n'aurai peut-être jamais, de la sécurité, des aises, des convenances, de l'opinion, de la mode, de ce que fait et pense et dit le monde à propos du but à poursuivre dans cette vie d'un jour? Et que m'importe, quant à moi? De temps en temps mes yeux tombent sur des publications nouvelles où je vois l'expression du désir, du besoin ou du rêve de chacun. Beaucoup d'argent! Dans les romans mêmes, qui sembleraient être la peinture d'un idéal plus pur que les bulletins financiers des journaux, je vois souvent percer une aspiration impétueuse vers quelque trésor comme celui des grottes de Monte-Cristo. Je ne m'en étonne ni ne m'en scandalise. Je vois bien que, dans une société si incertaine et si troublée, dans une Europe qui frémit de crainte et d'espoir entre des rêves de prospérité fabuleuse et des terreurs de cataclysme social universel, les imaginations vives s'élancent, comme fait celle de Brumières, vers ce programme effrayant: Être riche ou mourir! Je crois que c'est là un malheur des temps où nous vivons et que nous nous donnons un mal terrible pour nous bâtir un gros navire, là où nous n'aurions besoin que d'une petite nacelle.

Au retour d'une de nos excursions nous avons trouvé Brumières à la porte de Mondragone, tout agité, tout transporté, nous attendant pour nous dire son étonnante aventure.

—Voilà, s'écria-t-il, ce qui vient de passer par la tête de Medora: un mariage comme le vôtre, un matrimonio segreto, un mariage alla pianeta!